Future Festivals Field Guide FR: Construire avec des inconnus : UKAI Projects cultive la générosité, la collaboration et la transformation
Goblin Market

Le cadre du festival d’UKAI Projects, en mode post-rareté, se réapproprie les « rituels du commerce » pour favoriser la générosité, la collaboration et la transformation.

UKAI Projects est un OBNL basé à Toronto, engagé depuis 2018 dans l’élaboration d’une « culture pour ce qui s’en vient ». Ce collectif interdisciplinaire agit à l’intersection de l’art, de la technologie et de la théorie culturelle, en concevant des installations, des ateliers et des projets collaboratifs qui examinent comment les communautés réagissent aux défis sociaux et environnementaux contemporains. Développant des programmes au Canada, en Corée du Sud, en Islande et au Royaume-Uni, UKAI rassemble artistes, technologues et professionnel·le·s de la culture pour expérimenter des approches alternatives aux pratiques institutionnelles et renforcer la communauté. Son travail couvre les médias immersifs, les programmations participatives et la recherche culturelle, visant à favoriser des réponses adaptatives face aux changements technologiques et écologiques.

Précédent : Le programme de résidence UKAI Projects et l’exposition, « Shipwreck » (11-12 avril 2025) au Milieux Institute for Arts, Culture, and Technology de Concordia.

Photo: Ana Isabel Duque
Problème → Les modèles basés sur la précarité qui régissent actuellement les arts et la culture sont insoutenables et aliénants.

Le monde est confronté à une succession de crises : effondrement climatique, instabilité politique, précarité économique et fragmentation sociale systémique. Rien de tout ça n’est nouveau, mais ces conditions s’accélèrent et se croisent d’une manière qui exige des réponses adaptatives, plurielles et imaginatives. Face à toute cette incertitude, le secteur des arts et de la culture a le potentiel d’être une force génératrice : non seulement en reflétant notre époque, mais aussi en se pratiquant pour les futurs possibles.

Cette proposition aborde deux problèmes qui sont interreliés. Premièrement : Comment créer un chez-soi au milieu des ruines ? Alors que les infrastructures culturelles se vident de leur substance en raison des coupes budgétaires, de l’augmentation des coûts de production et de la perte d’espaces accessibles, artistes et communautés se retrouvent avec des miettes. Nous devons apprendre à bâtir avec ce qui reste. Deuxièmement : Comment repenser les échanges culturels et économiques en mettant l’accent sur la générosité, les relations et le soin ? Les modèles basés sur la précarité qui régissent les arts en ce moment sont insoutenables et aliénants. Nous avons besoin de nouveaux rituels de participation, de nouvelles économies de l’attention et de nouveaux espaces.

Les pratiques artistiques et les spectacles transactionnels se sont de plus en plus entremêlés, au point que le sens ne réside plus dans les œuvres elles-mêmes. Le public a du mal à distinguer l’art en tant que production de sens, de la publicité ou du marketing. Les communautés les plus vulnérables face à l’instabilité n’ont ni repères, ni occasions de répéter ou de s’exercer à survivre dans un monde en mutation. Autrefois, les activités culturelles comme les festivals servaient de rituels collectifs, suspendant temporairement les activités de la communauté axées sur la production pour réorienter et dévier son attention. De nombreuses pratiques rituelles offrent des contextes propices au développement de la générosité en période d’incertitude : le carnaval renverse l’ordre établi, le carême exige un sacrifice et la redistribution des excédants de richesse. Face aux nouvelles volatilités et aux problèmes sociétaux actuels, ces pratiques traditionnelles ne suffisent plus. Nous devons inventer des environnements où artistes et publics réimaginent ensemble les formes d’échange, d’appartenance et de résilience. « Goblin Market » propose un cadre pour envisager le festival comme un espace de worldbuilding, guidé par la curiosité et la découverte plutôt que par le confort ou l’évasion.

Precedent: « Goblin Market » au Allan Gardens Children’s conservatory, Toronto (28 mars 2025)

Photo: Nick Gallarza
Vision → Une expérience nomade, relationnelle et adaptée au site explore la question : comment créer un chez-soi au milieu des ruines ?

Notre proposition, « Goblin Market », est une expérience mobile et adaptée aux sites qu’elle investit. Conçue comme une foire itinérante, elle voyage de ville en ville et interroge la valeur de l’art. Cette performance de longue durée se déroule en quatre phases et invite artistes et publics à façonner le déroulement de l’expérience à travers leurs interactions. La période de production et les œuvres achevées sont toutes deux mises en lumière. Le projet s’inspire de « Shipwreck », un format de présentation publique développé par UKAI Projects, qui explore la question : « Comment créer un chez-soi au milieu des ruines ? ». « Shipwreck » se déploie organiquement dans des lieux spécifiques comme des bâtiments désaffectés, des espaces en transition ou des sites liminaux entre nature et ville. Toutes les œuvres présentées doivent tenir dans un bagage enregistré. Les matériaux seront trouvés sur place, ce qui force l’improvisation, la contrainte et la créativité adaptative. Les deux premières itérations de « Shipwreck » ont montré un fort potentiel d’activation et d’engagement du public grâce à leur format de présentation de longue durée. « Goblin Market » reprend ce format éprouvé tout en y rajoutant une réflexion sur le commerce, l’échange, le troc et la négociation. Ces « rituels du commerce » sont réinventés pour rediriger l’attention du public et transformer les objets artistiques en microcosmes de la pratique artistique. Le projet crée un dialogue constant entre œuvre, artistes et publics, et positionne le festival comme un espace participatif et spéculatif, propice à l’imagination collective, à la collaboration et à la redécouverte de la valeur.

Phase 1 : UKAI installe une constellation d’œuvres conçues en dialogue avec les ruines. Il peut s’agir de sculptures, d’objets narratifs ou d’interventions atmosphériques qui suscitent la curiosité. Celles-ci sont offertes au site et à la communauté locale comme une sorte de question ouverte.

Phase 2 : Les artistes locaux réagissent aux œuvres sans explication verbale, en n’utilisant que ce qui se trouve sur place pour interpréter, construire ou pour jouer avec l’espace. Cette méthode invite à une écoute profonde, à la confiance, et en la conception d’un langage commun fait de gestes, de textures et de formes.

Phase 3 : Le site est ouvert au public. Les gens sont invités à explorer le lieu, à réagir, répondre et cohabiter avec cet assemblage en expansion. Les activités au cours de cette période cherchent à générer des dialogues inattendus, des œuvres nouvelles et des rituels sociaux qui permettent au public de s’ancrer dans cet espace provisoire et de se sentir impliqué dans le worldbuilding.

Phase 4 : « Goblin Market » se déploie comme une économie éphémère faite de récits, de générosité et de performances improvisées, qui commence au coucher du soleil et se termine à minuit, pendant trois jours. Les artistes jouent le rôle de marchands ambulants, offrant au public des aperçus de leur processus créatif, des rituels d’échange et des « marchandises » spéculatives. Il n’y a pas de transaction standard : les gens du public peuvent troquer une chanson, un dessin, une histoire ou même un bonbon contre un moment d’intimité avec un·e artiste. Ces micro-rencontres engendrent une économie relationnelle fondée sur la curiosité, le soin et la présence partagée.

« Goblin Market » est un espace d’exploration vivante, un projet sur l’adaptation, le soutien mutuel, et sur la manière dont artistes et communautés peuvent inventer des futurs ensembles, même lorsque les anciens systèmes s’effondrent. Ce n’est pas un spectacle, mais une pratique, celle de se présenter, de rester curieux·se, et d’apprendre à reconstruire avec les autres.

Precedent: « Goblin Market » au Allan Gardens Children’s conservatory, Toronto (28 mars 2025)

Photo: Nick Gallarza
Implémentation → Un micro-festival de cocréation fondé sur le soutien mutuel, l’improvisation avec la matière et le rituel

Notre intervention se présente comme un micro-festival, ou un « festival-en-tant-que-worldbuilding ». Elle sera implémentée à l’aide de cinq stratégies interdépendantes qui soutiennent à la fois les besoins structurels et les valeurs artistiques qui sont au cœur du projet : générosité, collaboration et transformation.

1. Mentorat circulaire : Le projet s’ouvre sur la constitution d’un groupe d’artistes, certain·e·s voyageant avec UKAI Projects, d’autres provenant de la ville hôte, et situés à différents moments de leur parcours. Les artistes plus établi·e·s offrent un mentorat aux artistes émergent·e·s et en milieu de carrière, non pas à travers un enseignement classique, mais en partageant les mêmes espaces, en dialoguant et en collaborant. En retour, les artistes émergent·e·s apportent des perspectives nouvelles, des intuitions expérimentales et une connaissance fine du contexte local, enrichissant ainsi la pratique et la compréhension des artistes plus expérimenté·e·s. Cette relation réciproque forme un réseau de savoirs non hiérarchique et en constante évolution. Le mentorat circule dans plusieurs directions, cultivant une culture du soin, de l’échange et du développement par les pairs.

2. Worldbuilding collectif : L’identité esthétique et narrative de « Goblin Market » naît d’un processus collaboratif. Si les premières propositions d’UKAI Projects donnent le ton, le langage visuel, le rythme spatial et les récits sous-jacents se construisent en dialogue avec les artistes locaux·ales. Il ne s’agit pas d’imposer une programmation à un lieu, mais de créer un espace de fiction où l’on vit, qui se dévoile peu à peu au fil des interactions. Ce processus est itératif, spéculatif et profondément ancré dans l’improvisation. Les artistes négocient ensemble la manière dont l’espace se façonne, se transforme et s’ouvre à l’imaginaire du public.

3. Prototyper l’abondance : Aligné sur des valeurs de régénération et de post-rareté, chaque artiste voyageant avec UKAI Projects ne doit transporter qu’un seul bagage enregistré pour son matériel. Le reste doit être élaboré à partir de l’approvisionnement local, du partage de ressources et des rencontres avec la communauté. Cette contrainte se transforme en opportunité : les artistes doivent s’appuyer sur des nouvelles relations pour réaliser leurs installations, ce qui met l’accent sur le soutien mutuel plutôt que sur la production individuelle. Les artistes invité·e·s et la scène locale mettent en commun leurs outils, partagent leurs savoirs, et développent ensemble des interventions. L’abondance ne se mesure pas à la taille ou au volume de production, mais se prototype dans la confiance, la coopération et la résolution collective de problèmes.

4. Habiter des lieux inattendus : « Goblin Market » s’épanouit dans des espaces non conventionnels : vitrines commerciales vacantes, serres urbaines, bureaux après les heures de travail, lieux publics en transformation… Ces choix répondent à la hausse des coûts de location, à la fragilité des grands espaces culturels et à la tendance croissante des tiers-lieux hybrides dans les villes contemporaines. Le processus d’implantation est pensé en dialogue avec chaque site. Une première installation vient « occuper » l’espace. Puis, les artistes et les communautés locales y ajoutent leur propre couche d’interprétation et de création. Enfin, les trois soirées de « Goblin Market » font vibrer le lieu avec des performances participatives. Ici, le lieu n’est pas un simple contenant neutre, c’est un collaborateur. Choisi pour sa texture, son histoire et ses frictions, il influence activement la forme et le déroulement de l’expérience.

5. L’engagement du public comme rencontre : La dernière phase ouvre le monde de « Goblin Market » au public. Plutôt qu’une visite d’exposition traditionnelle, elle propose une expérience de rencontre : immersive, interactive et intime. L’art y est vécu comme un rituel, une invitation ou une négociation, jamais comme une consommation passive. Chaque visiteur·euse est invité·e à offrir quelque chose de soi : une histoire, un souvenir, un geste. Ces contributions sont recueillies dans une archive vivante, qui se déploie au fil des soirées et compose une narration collective sur la manière dont nous survivons, bâtissons et imaginons ensemble.

« « Goblin Market » est un espace d’exploration vivante, un projet sur l’adaptation, le soutien mutuel, et sur la manière dont artistes et communautés peuvent inventer des futurs ensembles, même lorsque les anciens systèmes s’effondrent. »

Contributrice : Luisa Ji est une stratège créative et technologue culturelle, œuvrant à l’intersection de l’imaginaire public, de la transformation numérique et des systèmes de soin. Forte de plus d’une décennie d’expérience internationale, elle conçoit et dirige des programmes participatifs qui mobilisent le récit, le worldbuilding et les technologies adaptatives culturellement-spécifiques pour aider les institutions à traverser les turbulences culturelles et écologiques. Elle est actuellement directrice de studio chez UKAI Projects, où elle supervise la direction artistique et la programmation.

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