Future Festivals Field Guide FR: Damián Romero cherche à protéger la culture indépendante
« L’un de nos défis a toujours été de créer une expérience MUTEK dans une ville où le financement public et le soutien institutionnel sont à peu près inexistants. »

Damián Romero est le fondateur et directeur artistique de MUTEK Mexico, un festival international célébrant la musique d’avant-garde et les arts numériques à Mexico. Promouvant la créativité et la communauté depuis plus de vingt ans, il dirige également IMECA, une plateforme dédiée à l’innovation et à la collaboration entre art, musique et technologie.

Q: L’année 2024 a marqué le 20e anniversaire de MUTEK Mexico, c’est un véritable exploit dans une capitale culturelle comme Mexico. Pouvez-vous nous ramener à l’époque de la création du festival et nous décrire la scène des arts numériques et de musique électronique locale, au début des années 2000?
A: Au début des années 2000, l’offre culturelle était très limitée à Mexico et dans les environs. L’internet tel que nous le connaissons aujourd’hui en était encore à ses balbutiements, et il y avait un sentiment d’isolement et même, une résistance envers la culture populaire. La culture post-rave des années 90 était bel et bien présente, mais plutôt comme divertissement. Ce qui manquait, c’étaient des espaces sérieux dédiés aux technologies émergentes, des lieux où les performances musicales et visuelles étaient considérées comme un art à part entière. Avec MUTEK Mexico, nous avons voulu créer cet espace : une plateforme pour l’expérimentation avec les nouveaux outils numériques et une communauté vibrante autour de ces pratiques.
Q: L’histoire du festival commence au Canada, et vous-même y étiez, dès les premières éditions de MUTEK Montréal. Qu’est-ce qui vous a tant marqué dans ce jeune festival du Nord au point de vouloir l’implanter à Mexico ?
A: En tant que passionné de musique électronique, j’avais déjà fréquenté pas mal de festivals plus traditionnels. Mais en 2001, quand le DJ de techno minimale Mike Shannon m’a invité à la deuxième édition de MUTEK Montréal, j’ai vécu une expérience totalement différente. Non seulement j’y ai découvert des artistes encore peu connus en Amérique du Nord, j’ai été profondément marqué par l’atmosphère : l’intimité des concerts, les liens entre la communauté artistique, le public et la ville… C’était une vraie révélation ! Cette expérience m’a tellement bouleversé que peu de temps après, j’ai contacté l’équipe de Montréal pour proposer une collaboration. Ce dialogue génératif continue encore aujourd’hui.
« L’intimité des concerts, les liens entre la communauté artistique, le public et la ville… vivre MUTEK Montréal en 2001 a été une révélation ! »
Q: L’édition mexicaine a vu le jour en 2003 et c’était la première à sortir de Montréal. Ça a éventuellement ouvert la voie à la création du réseau international que nous connaissons aujourd’hui, qui s’étend sur sept villes. Pouvez-vous nous parler des débuts avec l’équipe montréalaise, de la manière dont vous avez créé cette relation collaborative, et comment, au fil du temps, vous avez dû vous adapter davantage à votre contexte local ? Qu’est-ce que ça veut dire, faire partie du réseau MUTEK aujourd’hui?
A: C’est un processus qui s’est construit lentement, avec du temps et de la confiance. À l’époque, le fondateur de MUTEK, Alain Mongeau, rêvait de créer un triangle reliant Montréal, Santiago et Berlin. Mexico n’était pas encore dans les plans. Puis, en 2003, une opportunité s’est présentée. Le Québec était invité à la Foire internationale du livre de Guadalajara (FIL) — la plus grande du genre en Amérique — pour y présenter une délégation d’artistes affilié⸱e⸱s à MUTEK Montréal. On était excités ! On a monté une mini-tournée MUTEK dans trois villes, et pour la première fois, on a pu réunir des artistes mexicain⸱e⸱s avec des artistes de Montréal comme Deadbeat, Fax et Tim Hecker, qui sont aujourd’hui bien connus. En deux semaines à peine, on a organisé des évènements à Tijuana, Guadalajara et Mexico, autant dans des lieux indépendants que dans des musées d’art contemporain. Les retours étaient très positifs, alors on s’est lancés dans l’aventure d’une première édition officielle en 2005. On avait envie de tisser des liens plus forts entre nos deux pays. Le défi ? Monter un festival comme MUTEK Montréal mais à Mexico, une ville où les financements publics et le soutien institutionnel sont quasi inexistants. Il a fallu semer des graines, travailler fort, frapper aux bonnes portes et surtout, apprendre à raconter une histoire.
Q: Le manque de financement revient souvent dans nos échanges à Future Festivals, tout comme les grandes disparités dans le soutien aux arts et à la culture d’une région à l’autre. Si l’on compare les deux contextes, MUTEK Montréal peut compter sur un appui public relativement solide, alors que MUTEK Mexico repose en grande partie sur le financement privé. Quelles sont les réalités économiques entourant la production culturelle à Mexico ? Existe-t-il des structures pour soutenir les projets ? Quels besoins r
A: Les conditions changent tellement vite qu’on est constamment en train d’ajuster notre modèle économique. On dépend surtout du parrainage privé, de quelques soutiens institutionnels, souvent symboliques, et des revenus tirés de la billetterie et des concessions. Le problème, c’est qu’on dépend vraiment de la vente des billets : ces revenus doivent couvrir jusqu’à 60 % de nos coûts. Et avec l’inflation qui fait grimper nos dépenses, la pression est énorme. Le public, lui, n’en est pas toujours conscient, et souvent, il ne veut pas ou ne peut pas payer plus cher. Et franchement, il ne devrait pas avoir à le faire. La culture doit rester accessible ! Augmenter nos prix, ce serait exclure une partie du public et réduire notre capacité à offrir des contenus gratuits, comme nos événements dans l’espace public. En tant qu’OBNL, notre survie dépend d’un écosystème culturel en santé et d’un soutien public tangible, on ne peut pas reposer uniquement sur la vente des billets. C’est là que la différence avec les autres éditions de MUTEK se fait sentir. Parfois, j’ai l’impression que nos institutions ne font pas la différence entre culture et divertissement. J’aimerais tellement qu’elles arrêtent de soutenir le monopole qu’est l’industrie du spectacle, qui finit par tout avaler sur son passage, et qu’elles commencent à porter attention aux besoins des producteurs et productrices indépendant·e·s. Ce qu’il nous faut, concrètement, ce sont des politiques culturelles capables de rétablir un équilibre entre les grosses corporations et les initiatives indépendantes, plus proches des communautés mais aussi plus précaires.
« Ce qu’il nous faut, concrètement, ce sont des politiques culturelles capables de rétablir un équilibre entre les grosses corporations et les initiatives indépendantes, plus proches des communautés mais aussi plus précaires. »
Q: À part la question de financement, quels sont les autres enjeux auxquels la communauté culturelle de Mexico est confrontée ? Voyez-vous des signes d’espoir ou des initiatives inspirantes ?
A: Avec l’élection de Claudia Sheinbaum, première femme à accéder à la présidence du Mexique, on entre dans une nouvelle ère politique, beaucoup plus progressiste. Il y a du mouvement à la tête des institutions culturelles, et ça me donne de l’espoir. Le Mexique attire aussi de plus en plus l’attention à l’international, on reçoit des messages, des propositions de collaborations. Tout ça pourrait engendrer une nouvelle vague de projets dans les prochaines années. Cela dit, j’ai le sentiment que le secteur culturel mondial est en train de vivre un vrai basculement. Coupes budgétaires, polarisation politique, censure, la situation devient de plus en plus inquiétante un peu partout. J’espère qu’on réussira à traverser cette période sans trop de casse, et qu’on en sortira plus solides, avec une solidarité plus forte.
Q: Les festivals comme MUTEK Mexico jouent un rôle essentiel pour rééquilibrer l’hégémonie occidentale dans les arts numériques et la musique électronique. Pouvez-vous nous parler de votre engagement envers la scène locale, et de la manière dont vous contribuez à sa visibilité au sein du réseau MUTEK ? Certains artistes locaux ont-ils réussi à se faire remarquer à l’international grâce à cette plateforme ?
A: L’idée du réseau MUTEK entre différentes villes et pays, c’est vraiment de tisser des liens entre les scènes locales et de créer des passerelles. L’objectif, c’est de valoriser les forces propres à chacun des contextes, de collaborer avec les artistes locaux et de leur offrir une vitrine à travers l’ensemble du réseau. C’est dans cet esprit qu’on a toujours travaillé avec notre scène. Établir des connexions bilatérales en dehors du cadre MUTEK peut être plus complexe, mais on a quand même réussi à initier plusieurs collaborations importantes qui ont permis à des artistes d’émerger. Un très bon exemple, c’est Murcof, un artiste mexicain dont le travail, à la croisée de la musique classique, de la techno minimale et du drone ambiant, a été remarqué à l’international. Il dit lui-même que ses débuts à MUTEK ont été déterminants dans sa trajectoire. D’autres noms se sont aussi imposés avec le temps : AAAA, Siete Catorce, CNDSD & Iván Abreu, NAAFI ou encore Nortec Collective.
Q: En parlant de la scène locale, y a-t-il des artistes émergent·e·s du Mexique que vous suivez de près en ce moment et que vous aimeriez nous faire découvrir ?
A: Juste quelques-uns qui me viennent en tête spontanément : AAAA, Alondra Maynez, Benfika, Buena Tarde, CNDSD, Concepción Huerta, Daniela Huerta, DJ Fucci, Esteban Azuela, ETRA, Evil Tapes, Gibrana Cervantes, Goma Xantana, Isaac Soto, KOI, Kotanna, Markalach, Melissa Santamaría, Meth Math, Microhm, MNTY, Murales, Octoptic, Paurro, Rampa, Rodrigo Garrido, Techno Para Dos, Xavier Godinez, Zeta. Ils sont tous uniques dans leur approche, leur style. Selon moi, ils ont un grand potentiel !
« On a vu émerger une scène nationale forte en musique électronique et en arts numériques, et j’aime croire que MUTEK Mexico y a joué un rôle important. »
Q: Lors du laboratoire de Future Festivals à MUTEK MX, vous avez évoqué la crise climatique et les effets des événements culturels sur les écosystèmes. Avec les récentes alertes concernant la sécurité de l’eau à Mexico, quelles sont vos principales préoccupations environnementales, à la fois comme citoyen et comme organisateur ?
A: Le concept même de mégapole est problématique. Plus de 20 millions de personnes vivant au même endroit, ça crée beaucoup de problèmes au niveau des ressources, de l’eau, des déchets, de la pollution… sans parler des inégalités, du manque d’opportunités ou des difficultés de gouvernance. Répondre aux besoins d’autant de monde… Les mégapoles frôlent le chaos en permanence, c’est presque un miracle qu’elles tiennent debout. Pourtant, ce sont aussi des terrains fertiles pour l’innovation et la collaboration. Malgré tous les problèmes, MUTEK Mexico ne pourrait pas exister ailleurs qu’à Mexico.
Q: Il est nécessaire de défendre notre travail car la valeur de la culture est toujours difficile à quantifier. En repensant à votre parcours, quel impact pensez-vous que MUTEK Mexico a eu sur les artistes, sur la communauté créative, et sur la ville en général ? Qu’est-ce qui vous rend le plus fier ?
A: Si je n’étais pas convaincu, au fond de moi, que notre travail a un impact, je n’aurais jamais trouvé la force de traverser toutes ces épreuves, au fil des années. En vingt ans, on a vu émerger une scène nationale forte en musique électronique et en arts numériques, et j’aime croire que MUTEK Mexico y a joué un rôle important. Oui, je suis fier que le festival soit aujourd’hui reconnu à l’international pour ses contributions. Et on fera tout pour qu’il continue d’être une force de changement positif pour la communauté locale, et qu’il reste un point de rencontre incontournable pour les artistes, créateur·rice·s et passionné·e·s d’art du monde entier.
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Alexander Scholz

Alexander Scholz (he/him) is a Berlin-based writer, curator, and publisher. He’s the founder and co-editor of HOLO, an independent media imprint that explores critical creative practice where art, science, technology, and culture intersect. Scholz works regularly with international festivals and cultural organisations and has, for example, developed exhibitions, conferences, and educational formats for A.C.C. (Gwangju, KR), Mapping (Geneva, CH), MUTEK (Montréal, CA), and NODE Forum for Digital Art (Frankfurt, DE).

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