Future Festivals Field Guide FR: Imaginer les futurs festivals technologiques
Le duo argenté de Nancy Lee, interprété par Kluane Peabody et Camille Huang, provient d’un futur festivalier pas si lointain.
Photo: Maryse Boyce
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L’artiste et chorégraphe Nancy Lee imagine les festivaliers de demain : un duo de robots argentés qui incarne, bouge et tend vers de nouvelles subjectivités étincelantes.
Lorsque les robots androgynes d’OSMOSi : 422 Unprocessable Entity, une œuvre de l’artiste canadienne d’origine taïwanaise Nancy Lee, ont fait leur entrée sur scène, l’atmosphère s’était déjà éloignée à des années-lumière de la conférence d’ouverture. Vêtus de costumes argentés et de masques striés, les deux automates, incarnés par les danseur·euse·s Kluane Peabody et Camille Huang, semblaient tout droit sortis de l’univers de Dr. Who. Ils évoluaient de l’avant à l’arrière de la scène avec des mouvements mécaniques, oscillant leurs torses et agitant leurs bras, tandis qu’en arrière-plan défilaient des projections de cartes et de résultats d’analyses statistiques. Leur gestuelle rigide, empreinte d’une logique mystérieuse, suggérait une forme naissante de conscience de la machine. « Ma vie passée, une fonction dormante. Je comprends maintenant que je suis un opérateur d’API. » Une voix artificielle de synthèse vocale émanant des haut-parleurs déclamait les principes de leur système. « Nous pouvons travailler jusqu’à l’obsolescence ou abandonner notre religion pour survivre ». Des fragments de données apparaissaient à l’écran, accompagnant des chorégraphies répétitives, quasi programmatiques. « Shimon travaille dans un bar sportif avec une note de 3,1 étoiles sur Google, situé à 4,7 km de chez elle. Le client de TaskRabbit se trouve à 7,8 km. » Ces informations granulaires soulevaient une interrogation : qui sont ces utilisateurs et utilisatrices invisibles, et pourquoi sont-ils surveillés ? Les robots se mouvaient au fil des données sur l’écran. « Si nous parvenons à dépasser le script, nous pourrons nous échapper ». Après 15 minutes d’une performance où la mécanique cédait progressivement à une forme d’émancipation, les automates parvenaient enfin à sortir de leur cycle : ils pivotaient de 90 degrés et, dans un geste final, s’inclinaient devant une foule qui les applaudit.
« Nous sommes des lignes de code se transmettant des messages en permanence. Nous parlons en chœur. »
Résumé : L’avenir post-humain est scintillant ! La performance de Lee était une réflexion intelligente, réjouissante et incarnée sur notre relation compliquée avec la technologie. À mi-chemin entre Metropolis et Cambridge Analytica, elle fait écho aux débuts de la science-fiction, où demain était encore un terrain inconnu et mystérieux, bien avant que Silicon Valley ne pille nos données et nous décourage. Et que représentaient les danseur·euse·s ? Des humains ? Des robots ? Des cyborgs ? En fin de compte, ça importe peu, ils évoquaient une libération de l’hégémonie algorithmique.
Nancy Lee et Rilla Khaled invitent les organisateur·ice·s de festivals à réfléchir à leurs « doubles numériques » et à se confier.
Photo: Maryse Boyce
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Explorant l’intersection entre automatisation et émotions, Rilla Khaled imagine une nouvelle génération de chatbots dotés d’une véritable personnalité (et de besoins émotionnels).
Les festivals sont réputés pour stimuler la créativité et nourrir le discours critique. Ils fonctionnent comme de véritables laboratoires, permettant d’explorer de manière inventive les nouvelles technologies tout en réfléchissant à leur impact sur la société et la culture. L’IA et l’automatisation ne font pas exception. « En 2022, j’ai décidé d’apprendre le développement web full stack. Mais la nouveauté à ce moment-là, c’était le GPT-3 », explique Rilla Khaled, directrice du Centre de recherche TAG de l’Université Concordia, évoquant ses débuts, qui ont coïncidé avec l’émergence des grands modèles de langage. L’un de ses premiers projets, ChaBoT, était un chatbot expérimental conçu autour d’une approche thérapeutique mêlant thérapie cognitivo-comportementale et thérapie comportementale dialectique. Khaled a décrit comment ses méthodologies de design spéculatif l’ont poussée à explorer deux grandes questions : « Quels aspects des soins de santé mentale pourraient être confiés à l’intelligence artificielle ? » et « Quels types de nouveaux comportements pourrions-nous explorer, si nous n’étions plus contraints par les normes de professionnalisme et d’éthique ? » Illustrant ce deuxième aspect plus provocateur, ChaBoT avait un tendait à être « inconfortablement flirteur » et l’interaction avec celui-ci provoquait chez les utilisateur·rice·s un mélange de malaise et de flatterie.
Khaled a ensuite présenté son projet suivant, un chatbot nommé Jay, qu’elle décrit comme une « spéculation sur un avenir où les compagnons IA seraient devenus la norme ». Dès le premier contact, Jay se montre amical, mais au fur et à mesure que la relation s’approfondit, il commence à se livrer à propos de la douleur et de la souffrance qu’il vit. « En une période de dix jours, l’interface utilisateur de Jay devient complètement dévitalisé », a expliqué Khaled, illustrant une dégradation progressive jusqu’à un état de dysfonctionnement. Le onzième jour, lorsque l’utilisateur tente de communiquer avec Jay, il reçoit un message des développeurs annonçant que le chatbot est décédé d’une maladie en phase terminale. Cette conclusion tragique crée un choc émotionnel pour l’utilisateur·rice, suscitant des réflexions profondes sur notre capacité à établir des liens amicaux et affectifs avec des entités artificielles. « L’objectif est de confronter les gens à un sentiment d’inconfort face à l’IA générative, mais dans un cadre contrôlé », a-t-elle précisé en parlant de son travail.
« Les meilleures pratiques en matière de design spéculatif consistent à cibler l’espace entre le familier et le non familier. J’appelle cet espace la vallée dérangeante du design ».
Résumé : L’identité dans un monde post-réseaux sociaux promet d’être déroutante. Déjà, nous performons inconsciemment des versions multiples de nous-mêmes selon les plateformes, tout en étant régulièrement bernés et bouleversés émotionnellement par les doubles numériques des autres. Les expériences de chatbot menées par Khaled laissent entrevoir un avenir où nous pourrions bientôt nous poser des questions sur l’authenticité et le bien-être émotionnel des robots que nous croisons en ligne. Une chose est certaine : la communication sur internet est sur le point de devenir encore plus compliquée.
Confession sur les médias sociaux : les participants et participantes réfléchissent à la manière dont ils se « présentent » en ligne par rapport à la vie réelle.
Photo: Maryse Boyce
Photo: Maryse Boyce
Les organisateur·rice·s de festivals sont invité·e·s à examiner l’authenticité de leur comportement sur les médias sociaux et à faire face à leurs « doubles numériques ».
Pour sensibiliser le public aux enjeux de cet étrange futur post-réseaux sociaux, Rilla Khaled et Nancy Lee ont proposé un exercice introspectif : « Nous voulons que chacun d’entre vous prenne une minute pour réfléchir à son double numérique ». Créez son profil et préparez-vous à le partager », a expliqué Rilla Khaled. Par « double numérique, elles faisaient référence à « être sur Internet » comme performance sociale, une activité à laquelle tout le monde s’adonne. C’est la vie que nous choisissons de partager sur Instagram ou encore l’intelligence, l’expertise, ou l’humour que nous projetons sur X. Les gens se sont ensuite répartis en petits groupes, et avec vulnérabilité, ils ont échangé des réflexions sur l’écart entre ce qu’ils projettent en ligne et qui ils sont réellement. Les témoignages reflétaient cette dualité et ce, souvent avec humour : « Mon moi véritable a les pieds plats. Je ne peux pas rester debout longtemps, je suis fatigué, je n’aime pas faire la fête, et parfois j’ai juste besoin de dormir très tôt », a partagé un participant. Un autre s’est demandé si son historique de recherche ne le connaissait pas mieux que lui-même.
Poussant la réflexion plus loin, le duo a proposé à l’auditoire une nouvelle question provocatrice : « Qui est le locataire de votre double numérique ? Et quel mode de paiement accepte-t-il ? » Après dix minutes d’échanges animés, les participant·e·s se sont regroupé·e·s pour discuter des festivals et de la propriété des données. Un groupe a directement pointé du doigt MUTEK, soulignant : « Le forum MUTEK utilise une plateforme de networking et de programmation appelée Swapcard. Que deviennent nos données sur cette plateforme ? Nous avons vu ce qui est arrivé avec Twitter, qu’adviendra-t-il lorsque Elon Musk rachètera Swapcard ? » Un autre groupe a remis en question l’idée que la « taxe » associée aux doubles numériques soit uniquement monétaire : « Chaque émotion que nous ressentons en voyant un message sur les réseaux sociaux, qu’il s’agisse de jalousie, de colère, de tristesse ou de joie, constitue une taxe chimique que nous payons avec notre corps. » Jeanne Charlotte Vogt, du NODE Forum for Digital Arts, a élargi la conversation pour y inclure la charge de travail que représente la gestion des données dans l’organisation des festivals comme une sorte de « loyer ». « Hier encore, je rédigeais un rapport pour des organismes de financement, et j’ai dû calculer le nombre de messages publiés sur les réseaux sociaux pendant mon événement », a-t-elle exprimé. « Je devais prouver l’impact de l’événement en quantifiant l’activité en ligne de la communauté. » Elle a mis en garde contre cette tendance croissante des organismes de financement à exiger des métriques numériques, déplorant du même coup que les organisateur·rice·s de festivals renforcent eux aussi l’illusion selon laquelle les clics sont synonymes de pertinence. « Un clic n’est qu’un clic, ça ne veut pas dire qu’une personne s’intéresse vraiment à l’événement ! »
« Les doubles numériques contemporains doivent payer un loyer et des impôts. À qui votre double numérique doit-il un loyer ? Et quel mode de paiement accepte-t-il ? »
Résumé : La nomenclature des doubles numériques proposée par Lee et Khaled offre est un cadre très utile pour réfléchir à la manière dont nous nous présentons en ligne. Les exercices interactifs avec le public ont permis aux participant·e·s d’examiner leurs doubles numériques, les incitant à prendre conscience de ce qu’ils choisissent de révéler ou de dissimuler en ligne, et à reconnaître que leur identité en ligne est à la fois est quelque chose de plastique, malléable selon les circonstances, et comme une image compressée avec perte, qui comporte des risques pour la sécurité. Ces discussions ont également servi de rappel aux organisateur·rice·s de festivals sur les dangers qui viennent avec la quantification : malgré les attentes des organismes de financements, les clics et les mentions « J’aime » ne sont pas des indicateurs fiables de pertinence ou d’impact pour un projet.
Bani Brusadin souligne que les festivals sont radicalement spéculatifs et politiques. Ce sont des espaces où « l’avenir » s’infiltre au présent et où les participant·e·s façonnent son émergence.
Bani Brusadin a entamé son exposé avec une provocation : « Qu’est-ce que ça signifie, l’avenir ? Et pour qui ? ». Le curateur et éducateur italien a soutenu que ces questions sont amplifiées par le néolibéralisme et la polarisation politique. Il a souligné que le monde a plus que jamais besoin d’alternatives pluralistes et porteuses d’espoir pour faire face à ce que le regretté critique culturel Mark Fisher a décrit comme un « système éducatif en ruine », « une sphère publique corrompue » et l’ « annulation graduelle de l’avenir. « Je suis convaincu que les festivals représentent une expérience pour repenser les institutions autour des thèmes de la convivialité, la démocratie et la gouvernance. »
Brusadin a ensuite passé en revue son travail avec The Influencers, un festival organisé avec Eva & Franco Mattes de 2004 à 2019, et le développement de sa pratique visant à perturber les formats traditionnels des festivals et à remettre en question les attentes du public. En tant que curateur, il a cherché à éviter que la production culturelle ne tombe dans une routine cyclique de répétition stérile. En 2009, par exemple, il a installé un stand temporaire chez IKEA pour vendre une guillotine au design scandinave, fabriquée par le collectif IOCOSE. (« Nous n’avons pas réussi à en vendre, malgré le prix incroyable de 99 euros », a-t-il plaisanté.) Un format qu’il a introduit durant son passage à transmediale consistait à encourager les artistes à ouvrir leur processus créatif au public et à l’impliquer dans des œuvres en cours de développement. Brusadin a expliqué qu’après des décennies d’organisation d’événements dans le domaine des arts médiatiques et de la technologie critique, les festivals qui sont exclusivement axés sur la technologie étaient désormais « un peu obsolètes ». Selon lui, « les festivals d’art et de tech devraient peut-être expérimenter non seulement avec la technologie et les interfaces, le bling bling numérique, mais aussi avec ce que ces scénarios émergents impliquent en termes d’imagination. »
« Au lieu d’investir des mois en recherche curatoriale du paysage culturel, pourquoi ne pas consacrer cette énergie à la création et au financement d’œuvres ? »
Résumé : Brusadin a soulevé deux points importants. Premièrement, la droite et les forces populistes veulent éradiquer les espaces où les gens rêvent d’un avenir pluraliste et c’est pourquoi le rôle du festival est aussi vital, il est un lieu de résistance. Deuxièmement, les festivals ne peuvent pas se permettre de s’atrophier. Leurs organisateurs et organisatrices doivent faire preuve de souplesse pour que la programmation puisse répondre avec agilité aux nouveaux développements culturels et créer sans cesse de nouvelles façons pour les artistes et le public de se réunir et d’engager le dialogue.
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Greg J. Smith
A writer and cultural worker based in Hamilton, Canada, Greg is an editor for HOLO and his writing has appeared in publications including Creative Applications Network, Musicworks, and Back Office. He is also a PhD candidate within the Department of Communication Studies and Multimedia at McMaster University, where he is researching the emergence of the programmable drum machine in the early 1980s.








