Futurs Festivals
Accessibilité, résilience, développement durable:
Actualiser nos infrastructures culturelles
Si l’on considère le milieu culturel comme un vaste système nerveux, les festivals – qu’ils soient dédiés à l’art, au théâtre, à la musique ou au cinéma – pourraient être comparés à des nœuds vitaux. Ces lieux de rencontre et de connexion initient de nouvelles idées qui se propagent, mutent et se multiplient, influençant finalement la conscience collective. Pour les festivalier·ère·s passionné·e·s, l’expérience du festival peut évoquer un pèlerinage revitalisant l’âme, renforçant à chaque édition leur amour pour l’art et la musique. Cependant, pour ceux qui les organisent, les festivals représentent un mode de vie synonyme d’une lutte constante.
Nos infrastructures sont en mode survie depuis des années. Pour les voir s’épanouir, il est essentiel de ne plus simplement suivre les tendances, les attentes du public et les normes changeantes. Le contexte actuel, marqué par un monde se remettant d’une pandémie et confronté aux nouvelles réalités de la crise climatique, soulève des questions existentielles cruciales. Aux préoccupations traditionnelles de programmation, de financement et du rôle du festival dans un paysage culturel en mutation, s’ajoutent désormais des enjeux liés à la virtualité et au développement durable. Comment les organisateur·rice·s de festivals peuvent-ils renforcer la résilience, élargir l’accessibilité et l’inclusion, tout en minimisant leur empreinte environnementale ? Quel pourrait être le visage d’un festival capable de relever tous ces défis à l’avenir ?
Il est indéniable qu’aucun festival ne peut résoudre, seul, toutes ces questions. C’est pourquoi Future Festivals, un projet de recherche financé par le Conseil des Arts du Canada, a rassemblé un groupe de participant·e·s venant du Canada, d’Allemagne et du Mexique. Ensemble, ils tenteront d’imaginer comment leur travail pourrait évoluer dans les prochaines années, et décennies à venir. Sous la direction du commissaire et chercheur culturel Maurice Jones, des représentants de MUTEK (Montréal, CA), imagineNATIVE (Toronto, CA), Mois Multi (Québec City, CA), MUTEK Mexico (Mexico, MEX), New Forms (Vancouver, CA), NEW NOW (Essen, DK) et Send+Receive (Winnipeg, CA) se rassembleront pour explorer ces possibilités et réinventer la forme des festivals à l’avenir. Cette sélection n’a pas été faite au hasard : ces organisations sont bien positionnées pour relever ce défi. Elles possèdent chacune une programmation distincte, une relation unique avec leur communauté, une géographie spécifique et, dans de nombreux cas, des décennies d’expérience institutionnelle. Cependant, il ne s’agit pas d’un collectif exclusif. Si vous ou votre organisation êtes intéressés par ce projet, nous vous encourageons à nous contacter !
Au cours des 18 prochains mois, en débutant par NEW NOW, à Essen (du 1er au 4 juin), chacun des festivals accueillera un laboratoire de Future Festivals. En collaboration avec des expert·e·s invité·e·s, le groupe aura pour mission d’identifier et d’analyser les principaux problèmes identifiés et de concevoir des prototypes de solutions. Ces solutions pourront prendre diverses formes : des mesures immédiates et facilement applicables, ou des propositions plus ambitieuses à long terme.
Le contenu généré au cours de ces sessions sera disponible sous forme de rapports publiés par HOLO, regroupés dans ce que nous appelons Le guide pratique de Future Festivals. Ce dossier évolutif accompagnera le projet du début à la fin. Notre équipe de journalistes documentera les avancées du groupe, partagera les conclusions et résultats clés, et fera intervenir des invités pour enrichir et complexifier les discussions.
Cependant, la portée du guide va bien au-delà de la simple couverture et du commentaire. En partenariat avec N O R M A L S, un collectif de design spéculatif basé à Berlin, nous donnerons vie aux idées issues de chaque session à travers des scènes spéculatives faciles à explorer. Ces scènes serviront de maquettes pour des festivals potentiels, offrant ainsi une vision concrète et inspirante de ce que pourrait être l’avenir des festivals culturels.
Chez HOLO, nous sommes profondément intéressés par ces questions sur l’avenir du circuit des festivals et du paysage culturel qui l’entoure, un écosystème dont nous faisons partie intégrante. Nous sommes enthousiastes non seulement à l’idée d’être aux premières loges pour observer ces évolutions, mais de contribuer activement à façonner l’avenir. Restez à l’écoute !
Si « améliorer notre infrastructure culturelle », l’objectif au cœur de Future Festivals, peut paraître comme une tâche herculéenne, essayez de l’accomplir en seulement 18 mois, et avec comme équipe, des créateurs et créatrices de festivals déjà surchargés. Comment concevoir « l’avenir des festivals » avec des organisations issues de trois différents continents, travaillant toutes à différentes échelles, au service de communautés différentes ayant des besoins différents ? Comment déterminer quelles questions aborder, quand les problèmes liés à l’accès, la résilience et le développement durable se chevauchent et se combinent ? Par où commencer ?
Heureusement pour nous, Maurice Jones, co-commissaire de MUTEK et chef de projet pour Future Festivals, nous a proposé une structure de travail solide, et des pistes de départ pour commencer la réflexion. En avril et mai 2023, il a orchestré une série d’ateliers en ligne visant à établir un contact avec les représentant·e·s des festivals partenaires et à sonder leurs idées et préoccupations. Ces ateliers se sont déroulés dans un environnement propice au soin, à l’écoute active et à une générosité dans le questionnement. Directeur·rice·s de festivals, programmateur·rice·s et les membres de l’équipe opérationnelle se sont réunis via Zoom pour identifier ensemble les problèmes qu’ils ont commun et esquisser des solutions potentielles. L’objectif était de « développer un objectif et une vision partagés » tout en « laissant de la place pour les besoins, contextes et spécificités de chaque festival ».
Jones a préparé un exercice simple et efficace pour orienter la conversation, afin d’éviter qu’elle tombe dans une dynamique de thérapie de groupe (oui, il y a eu beaucoup de défoulement sur le manque de financement, d’espace et de capacité). Inspiré par le modèle des Trois Horizons, issu du livre The Alchemy of Growth (1999) de David White, Jones a encouragé les participant·e·s à réfléchir à la notion de festival à travers trois horizons temporels distincts : le présent, le futur lointain et un entre-deux interstitiel. En imaginant ce troisième horizon temporel, explique Jones, on accède aux étapes progressives nécessaires pour créer un véritable changement de paradigme. Pour identifier des mesures réalisables à court terme, par contre, il faut être honnête en reconnaissant ouvertement les problèmes actuels, tout en rêvant grand.
Les principales critiques issues de ces séances préliminaires reflètent des préoccupations bien connues dans le secteur culture : l’angoisse existentielle qui accompagne la diminution (ou l’absence) de fonds publics, la perte d’espaces abordables (dû à un marché immobilier hors de contrôle), et l’épuisement des travailleur·e·s culturels, encore impacté·e·s par l’onde de choc post-COVID-19 qui a ébranlé les structures du système, et déclenché son pivot frénétique vers l’Internet. Quand on opère continuellement à la limite de la précarité, les défis posés par l’accessibilité, l’implication au sein des communautés et la réduction de l’empreinte environnementale deviennent des problèmes insurmontables.
On a ensuite demandé au groupe de se laisser emporter et d’imaginer des utopies festivalières qui pourraient contrer les problèmes préalablement identifiés. On a tout envisagé, des structures de soutien universelles aux actes de solidarité. À quoi pourrait ressembler un festival où les artistes et les travailleur·e·s culturels ne craignent plus la précarité, bénéficiant d’un soutien financier tel que le revenu universel de base ? Et si les festivals collaboraient, au lieu de se faire concurrence, s’ils partageaient leurs ressources et s’engageaient à atteindre des objectifs communs ? Ne serait-ce pas magnifique si l’écologie était une préoccupation majeure, si les festivals, de par leur fonctionnement, offraient une alternative à l’obsession néolibérale de la productivité, s’ils tenaient des comptes au public, et non pas qu’aux bailleurs de fonds ?
Au cours des 18 prochains mois, Future Festivals tentera de formuler des propositions concrètes en réponse à ces questions. Nous utiliserons, pour nous guider, la liste de thèmes et spéculations suivante :
Présent : La pandémie de COVID-19 a forcé le milieu culturel à réévaluer ses pratiques en matière d’accessibilité. La transition vers des programmes hybrides a permis d’abaisser certaines barrières à l’entrée, certes, un premier pas (plus que nécessaire) vers la reconnaissance des droits des personnes handicapées. Malgré tout, il reste beaucoup à faire.
Futur : Salles de spectacle, contenu, communication : les festivals montrent l’exemple lorsqu’il s’agit de réunir des personnes différentes. Ils dépassent les normes d’accessibilité obligatoires, s’adaptent aux personnes malvoyantes et malentendantes, et rejoignent les publics éloignés grâce à des technologies de réalité-mixte.
Présent : D’innombrables heures de travail (invisible) sont consacrées à la compilation de rapports pour les bailleurs de fonds qui sont souvent inaccessibles au grand public. La communication avec la communauté passe souvent par la promotion (via des plateformes de réseaux sociaux avares qui contrôlent et contraignent la visibilité) et par des sondages maladroits.
Future : En rendant des comptes au public et aux personnes impliquées localement, la transparence et l’investissement communautaire augmentent radicalement. Les festivals développent également des modes de communication plus directs, en s’inspirant de modèles déjà existants tels que les organisations autonomes décentralisées (DAO) et les initiatives de programmation communautaire du Web3.
Présent : Les travailleur·e·s du milieu culturel, contrairement à ceux·elles de l’industrie, doivent constamment faire plus avec moins : moins d’argent, moins de personnel, moins de temps. Iels vivent, pour la plupart, d’un projet à l’autre. Il en résulte un épuisement généralisé, un taux de rotation élevé du personnel et l’exode d’un grand nombre de personnes qualifiées.
Futur : Les organisations, grâce à un meilleur soutien et une plus grande stabilité, peuvent élaborer des stratégies à long terme pour mieux servir leur communauté. N’étant plus surchargé·e·s, les travailleur·e·s sont généralement plus heureux et en meilleure santé. Iels peuvent prendre le temps de bien faire les choses et de commencer à penser à former la prochaine génération.
Présent : Dans le contexte actuel, les galeries, les festivals et les organismes culturels se retrouvent souvent en compétition pour attirer l’attention du public et sécuriser des subventions, toutes deux limitées. Les connaissances et les ressources sont alors amassées et gardées pour soi, laissant les communautés fracturées et le personnel et le public, dépassés.
Future : Les festivals et les organisations culturelles, animés par des valeurs communes, trouvent de nombreux avantages à coopérer et à partager leurs ressources. Cette collaboration facilite le partage d’expertise et de bonnes pratiques entre les équipes et stimule la pollinisation entre les domaines et les communautés. C’est aussi un terrain fertile pour jouer, expérimenter et tenir le public en haleine.
Présent : La pandémie a mis en lumière et amplifié un sentiment d’aliénation sociale au sein de nos sociétés. Les festivals pourraient être un antidote, mais dans les communautés qu’ils cherchent à toucher, qui peut réellement participer ? La vérité, c’est que le plus souvent, les festivals s’adressent à des publics de niche internationaux privilégiés, et pour cette raison, ils négligent parfois leurs voisins immédiats, ainsi que des groupes démographiques entiers.
Futur : Les festivals redoublent d’efforts pour tisser des liens profonds et significatifs avec les communautés au sein desquelles ils se déroulent. L’inclusion d’enfants, de personnes âgées, de familles, de nouveaux arrivants, entraîne une vague d’énergie et de nouvelles perspectives qui stimule et électrise, accroissant non seulement la diversité, mais aussi le public.
Présent : Les organismes se livrent une concurrence féroce pour une part des fonds publics avant qu’ils ne s’effritent complètement, tout en cherchant des investissements privés. Les subventions progressives vouées au développement de projets, plutôt que le fonctionnement, ont tendance à accroître la charge de travail plutôt que la capacité des organismes. Et finalement, l’explosion des prix de l’immobilier contraint les organisations et les travailleur·e·s culturels à quitter les quartiers qu’ils ont enrichis au fil des décennies.
Future : Bénéficiant d’un soutien de type revenu revenu universel de base, les artistes et les employé·e·s du milieu culturel peuvent créer sans craindre l’insécurité financière. Les organismes ont plus de facilité à obtenir du financement pour supporter leurs activités, leurs opérations et pour les aider à payer le loyer, leur permettant ainsi de générer des revenus qui pourraient éventuellement les aider à acquérir des installations permanentes. Au privé, des modèles d’adhésion et de parrainage éthique renforcent la résilience.
Présent : La pratique actuelle de la culture engendre une empreinte environnementale insoutenable. Les spectacles à grand déploiement consomment une quantité astronomique d’énergie et de ressources, notamment le carburant nécessaire pour déplacer le matériel et les participant·e·s à travers le monde, c’est énorme. Une étude menée par le Conseil des Arts d’Angleterre en 2020 a révélé que 114 547 tonnes métriques de CO2 ont été émises par 184 organisations culturelles, durant les années 2018 et 2019 seulement.
Futur : Les considérations environnementales sont à l’avant-plan dans les pratiques culturelles. Les festivals innovent en présentant des solutions viables comme la téléprésence, les expositions circulaires et les pratiques événementielles durables. Ces nouvelles façons de faire expérimentales ouvrent de nouvelles voies pour répondre aux conséquences socio-politiques potentielles de la crise climatique, telles que la migration, la xénophobie et l’ultranationalisme.
Les sessions de visualisation ont été bien plus qu’un simple exercice spéculatif. Elles ont offert au groupe l’occasion de discuter ouvertement et en toute franchise de leurs difficultés et de leurs bons coups, en se montrant vulnérables. Que ce soit à travers l’expérimentation de modèles de contribution volontaire (payez ce que vous pouvez), des initiatives de mentorat ou des programmes d’accessibilité radicale, le groupe a exploré plusieurs pistes prometteuses sur lesquelles ils pourront bâtir dans les mois à venir. Une sélection critique de ces initiatives sera incluse dans ce guide.
Ces sessions ont également souligné l’importance de revendiquer nos besoins. En tant que composantes vitales du système nerveux culturel, nous devons apprendre à mieux nous défendre. Trop souvent, nous ne réalisons la valeur de quelque chose que lorsqu’il disparaît. C’est lorsque des espaces ferment ou lorsque des festivals meurent, comme on l’a vécu lors du premier hiver de la pandémie, qu’on réalise soudainement l’importance de la culture. Les organisateurs et les organisatrices de festivals de festivals doivent rappeler au public et aux parties prenantes leur rôle crucial dans la société et les contributions qu’ils apportent, afin de garantir le soutien nécessaire pour perdurer. Alain Mongeau, fondateur et directeur artistique de MUTEK, compare l’entretien de ces relations durables à l’entretien d’une plante. « Il faut les arroser régulièrement », a-t-il souligné lors d’une des sessions. « Il faut constamment semer des idées pour aligner les gens et les rendre plus réceptifs à nos besoins. »
Maurice Jones est un commissaire, producteur et chercheur en IA basé à Tiohtià:ke/Montréal, Canada. Doctorant à l’Université Concordia, il étudie les perceptions interculturelles de l’IA, la participation du public à la gouvernance technologique et les festivals en tant que méthodologie. Directeur artistique de MUTEK.JP, il rejoint le quartier général de MUTEK en 2021 pour diriger leur programme sur l’IA et le groupe de recherche de Future Festivals.
Avec Festival as Methodology, une collaboration entre l’Université Concordia et MUTEK financée par MITACS, je propose que le festival d’art et de technologie représente un contexte idéal pour développer des formes plus équitables de participation publique, contribuant du même coup à l’élaboration d’une IA plus diversifiée et plus inclusive. Ces avancées auraient également des répercussions sur la technologie de manière plus générale. Les thèmes abordés par Future Festivals dépassent le cadre spécifique de mon projet de doctorat car ils proviennent des échanges avec la cohorte de participant·e·s, mais je remarque qu’il y a deux questions fondamentales qui se recoupent : 1) Qu’est-ce qui fait que les festivals soient des espaces d’expériences aussi précieuses et transformatrices ? et 2) Comment pouvons-nous tirer parti de ces potentiels de transformation pour les appliquer au changement social ?
Le processus de co-conception de deux mois nous a permis de réaliser que malgré cette hétérogénéité, plusieurs préoccupations, dans une certaine mesure, se recoupent : l’accessibilité, la responsabilité, la capacité, le financement, l’inclusivité et le développement durable. L’un des défis est de savoir comment aborder ces questions d’une manière pratique, tout en étant conscient et respectueux de la situation de chacun.
Le projet repose sur l’ouverture et sur la cocréation. Nous avons déjà étendu notre portée bien au-delà de la cohorte de partenaires initiale et nous sommes excités à l’idée d’agrandir le réseau à nouveau. Le prochain forum MUTEK, qui se tiendra à Montréal à la fin du mois d’août, a pour objectif d’élargir la conversation afin d’y inclure le grand public et la cinquantaine de délégué·e·s du milieu culturel qui visitent Montréa,l chaque année.
L’énorme travail que nous avons fait pour diversifier notre programmation, dès 2018, en témoigne encore. Inspirés par des initiatives telles que Keychange et Amplify, nous avons lancé un projet financé par EUNIC, qui met en lumière la sous-représentation des femmes et des membres de la communauté LGBTQ+ sur les scènes de festivals, et dans le secteur culturel. Pour donner un contexte, le Japon s’est récemment retrouvé au 125e rang au niveau de l’écart entre les hommes et les femmes. Le simple fait d’aborder ces questions dans notre programmation de conférences et de booker plus d’artistes sous-représentés sur les scènes de nos festivals, c’était assez choquant.
Beaucoup de facteurs entrent en jeu pour vraiment révolutionner les choses, mais tout de même, j’ai l’impression qu’on a eu un impact au moins sur notre milieu immédiat. De nombreuses conversations ont eu lieu avec des professionnels de la culture et on en voit les traces encore aujourd’hui, dans les programmations de festivals plus diversifiées et dans les clubs.
Q: Les répercussions assez brutales de la COVID-19 comme l’arrêt momentané des activités culturelles et leur passage au numérique et aux formules hybrides, prennent beaucoup de place dans les réflexions des dernières années. Y a-t-il d’autres développements récents qui vous font penser que Future Festivals est un projet nécessaire pour notre époque ?
A: Le processus de co-conception nous a permis de constater qu’en somme, le travail culturel est tout simplement de plus en plus précaire. On a certainement vu une accélération pendant la pandémie et maintenant que les mesures d’urgence d’aide financière prennent fin, on constate finalement l’ampleur des dégâts. L’inflation augmente, les budgets sont coupés, les espaces se font rares. Et les travailleur·e·s culturels, ceux·elles qui sont restés, malgré tout, sont complètement surchargés et sous-payés. À bien des égards, ce projet pourrait également être défini ainsi : « Y a-t-il un avenir pour les festivals ? »
Et en même temps, dans l’esprit des gens, la culture, ça doit être vivant, attrayant. C’est ce qui rend des villes comme Montréal si attirantes. Le travail souterrain pour créer cette culture par contre, il est souvent inaperçu. C’est pour ça qu’un autre objectif de Future Festivals, c’est trouver de meilleures façons pour défendre le travail que nous faisons en tant qu’organisateur·rice·s de festivals et montrer en quoi ce travail est important. On pourrait commencer par tenter de considérer les festivals et la culture en général par le biais de la santé mentale et du bien-être, plutôt que dans une perspective de divertissement.
J’espère également que Future Festivals deviendra un outil permettant de défendre et de protéger le travail des gens œuvrant dans le domaine. Il faut parler des difficultés auxquelles nous sommes confrontés et montrer que la culture n’apparaît pas comme par magie. Le Guide Pratique de Future Festivals de HOLO joue un rôle crucial dans les deux cas.
Je pense que le projet lui-même, sa méthodologie ouverte, exploratoire, c’est déjà une expérience de prototypage, une sorte d’apprentissage par la pratique qui, je l’espère, inspirera d’autres personnes à monter à bord ou à entamer des conversations au sein de leurs propres écosystèmes culturels.
Le programme, tel qu’il a été initialement conçu par les sept festivals participants, n’a toujours été qu’un point de départ, une première tentative pour mettre en lumière les principaux problèmes affectant le secteur culturel. Nous sommes tous d’accord sur la nécessité d’accroître l’accessibilité et d’améliorer la durabilité et l’équité, mais malheureusement, la réalité sur le terrain est souvent beaucoup plus complexe et il y a des besoins vitaux à combler. De plus, les situations varient considérablement même au sein d’une même région ou d’une même ville. Plusieurs organisateur·rice·s se sont joint·e·s se sont joints au projet, mais nous n’en sommes vraiment qu’au début du travail. Ce projet a le potentiel de faire émerger une myriade de perspectives, et l’exploration ne fait que commencer. Aussi, il faut ajouter que les festivals ne seraient rien sans les artistes et le public. Ils sont au cœur du circuit des festivals et, plus souvent qu’autrement, font pencher la balance vers le succès ou l’échec. Si l’avenir des festivals est en jeu, ne devraient-ils pas, eux aussi, avoir leur mot à dire ?
Nous encourageons tout le monde – programmateur·rice·s, travailleur·e·s dans la domaine de la culture, artistes et festivalier·ère·s – à participer à notre enquête et à partager vos perspectives sur l’état de notre infrastructure culturelle. Quel est le rôle actuel des festivals dans votre communauté ? Et quel rôle devraient-ils idéalement jouer selon vous ? Quels sont les domaines où vous pensez qu’ils apportent vraiment quelque chose aux gens, et où trouvez-vous qu’ils pourraient s’améliorer ? Est-ce que la manière dont ils sont financés (et qui les financent), c’est important pour vous ?
Au cours des prochains mois, nous souhaitons cartographier les besoins et désirs soulevés, selon les différentes régions et communautés. Cette analyse nous permettra de mieux nous enligner à l’avenir, et sera partagée avec les autres travailleur·e·s du secteur des festivals. Plus vous serez nombreux à participer, plus le tableau sera complet. Si les festivals jouent un rôle dans votre vie culturelle, que ce soit pour le travail ou pour le plaisir, et quel que soit le type d’art, prenez un moment pour soutenir notre recherche en nous faisant part de vos commentaires. Merci beaucoup pour votre contribution précieuse !
Le questionnaire est disponible en anglais, en français et en espagnol. Il recueille des données démographiques, des opinions personnelles et propose des possibilités de participation. Les résultats seront publiés à la fin du projet.
Le premier Future Festival Lab s’est déroulé au cœur de cent hectares d’infrastructures minières abandonnées, dans un cadre spectaculaire caractérisé par d’énormes machines défraîchies et un labyrinthe de tuyaux à perte de vue. Le site, Zeche Zollverein à Essen, en Allemagne, était autrefois au cœur de la production européenne de combustibles fossiles. Aujourd’hui transformé en musée à ciel ouvert, il témoigne de l’architecture industrielle des 19e et 20e siècles et est considéré comme un trésor national. Sa pièce maîtresse, la tour emblématique du puits 12, surnommée affectueusement « la tour Eiffel » par les habitants, domine le complexe. Cette impressionnante structure en acier de 55 mètres de haut, un chef-d’œuvre d’ingénierie des années 1920, contribue largement à la renommée de Zollverein comme l’une des mines de charbon les plus magnifiques au monde. En 2001, l’UNESCO a inscrit Zollverein sur la liste du patrimoine mondial.
À son apogée, Zollverein employait plus de 8 000 mineurs entre les deux guerres mondiales et extrayait 3,2 millions de tonnes de charbon par an. Aujourd’hui, le site est dédié à l’art et à la culture. Après la fermeture de la mine en 1986, un plan a été mis en œuvre pour préserver son architecture unique et l’utiliser à des fins publiques. Aujourd’hui, Zollverein abrite des musées, des théâtres et plus de 150 entreprises créatives, faisant de ce lieu un centre culturel animé et un exemple remarquable de réaménagement post-industriel pour toute la région.
NEW NOW, notre hôte actuel, représente peut-être l’initiative la plus audacieuse visant à relier le passé et l’avenir de Zollverein. Lancé en 2021 sous la direction artistique de Jasmin Grimm, ce festival semi-annuel d’art numérique explore l’histoire du site à travers les nouvelles technologies et les pratiques créatives émergentes. Il aborde des questions épineuses telles que : Que peut nous enseigner une ancienne mine de charbon sur les systèmes de croyance et les structures de pouvoir sous-jacents aux régimes d’extraction, passés et présents ? Quels sont les véritables coûts sociaux et environnementaux des technologies que l’on considère comme inévitables ? Comment peut-on déstabiliser ce cycle insoutenable de croissance économique infinie avant que la planète n’atteigne le point d’ébullition ?
Pendant le festival, NEW NOW propose des formats discursifs qui réunissent artistes, théoriciens, décideurs politiques et le public pour discuter et réfléchir ensemble. Cependant, ce sont les mois d’expérimentations artistiques qui préparent le terrain et qui donnent réellement le ton. À chaque édition, NEW NOW invite une cohorte de sept artistes en résidence travaillant avec les nouveaux médias tels que la programmation, les jeux vidéo, la robotique et l’IA, pour explorer un thème central. L’objectif est d’engager pleinement l’espace et de concevoir des visions pleines de potentiels inédits en collaboration avec lui. Par exemple, lors de la première édition, le duo Kimchi and Chips a exploré le thème « Une autre fin est possible » en créant Another Moon, un satellite à énergie solaire qui s’élevait au-dessus de Zollverein, pendant la nuit. Les lasers utilisés pour son décollage se rechargeaient durant la journée, symbolisant un avenir possible au-delà des énergies fossiles.
Cette année, le thème « Forces Hyper-Naturelles » a apporté un mélange d’espoir et d’optimisme teinté d’écofiction au festival. Les résidents ont imaginé des rencontres cyborgs où la technologie et l’écologie s’amalgament et s’entremêlent, plutôt que de s’opposer. Les cavernes de béton de Zollverein se sont transformées en habitats pour des chiens robots sauvages (AATB, Spare Pack), une flore chatoyante de déchets électroniques (Sabrina Ratté, Inflorescences), et des infestations fongiques d’IA (Daniel Franke, Gan Chimera). Le public, semblable à un amalgame d’êtres venus de l’espace, a exploré cet environnement liminal à la recherche de signes de vie parmi des échantillons de sol contaminé (Eva Papamargariti, All that is hidden) ou écouté les chants étranges de mystérieuses intelligences végétales synthétiques (Jana Kerima Stolzer & Lex Rütten, Neophyte). Il s’est téléporté jusqu’à la cime des arbres menacés (Haha Wan, Would you would you would you you••••••) pour plonger dans les éons compressés dans le charbon (Pınar Yoldaş, Time Tunnel).
Nous sommes déjà entourés d’une « hyper-nature », a fait remarquer Grimm lors du vernissage. Une grande partie de la planète, y compris son atmosphère, est altérée par la géoingénierie, et des écosystèmes entiers sont modifiés de manière irréversible. Le concept même d’« environnement » est technologisé : sans les données des satellites et les capteurs atmosphériques, nous ne pourrions pas mesurer le CO2 ou la pollution de l’air, et sans les superordinateurs, il n’y aurait pas de modèles climatiques. Grimm explique que l’idée d’une hyper-nature est inspirée du surnaturel et de la notion d’hyperréalité de Jean Baudrillard, où les mondes construits et simulés l’emportent sur l’écosphère. Elle décrit une condition post-naturelle qui reconnaît qu’il n’y a pas de retour possible à un état de pureté mythique. L’hyper-nature, au contraire, donne espoir en proposant que nous pourrions éventuellement vivre avec notre environnement toxique et cultiver de nouvelles écologies. Les implants de l’usine de Zollverein, dans cette perspective, sont comme des espèces pionnières se réappropriant l’espace dé-naturé, érodant et grugeant les divisions d’une ère révolue pour permettre l’émergence de nouveaux mondes parallèles à partir des décombres.
Le premier Future Festival Lab a été un terreau fertile pour l’introspection. Cette position inconfortable de devoir rendre des comptes aux bailleurs de fonds tout en se conformant aux exigences de l’économie de l’attention, ne nous pousserait-elle pas à perpétuer des pratiques extractives à notre tour et à considérer la croissance comme un indicateur de succès ? Ensuite, est-il possible pour l’art et la musique de survivre (ou de prospérer) en dehors de l’hégémonie des plateformes ? À quoi ressembleraient les festivals si nous ralentissions la production excessive et nous concentrions davantage sur les véritables besoins de nos communautés ?
Domaines artistique : arts médiatiques, son, performance
Lieu : Zollverein, à Essen, en Allemagne
Lancement : 2021
Frequency : biannual
Visiteurs : ~10,000
Équipe : 10 personnes, plus le personnel du Zollverein
Structure : OBNL (Organisme à but non lucratif)
Financement : public, via le Ministère de la Science et de la Culture NRW
Types de présentation : conférence, exposition, performances, ateliers, résidence et programme satellite en région
Jasmin Grimm est une commissaire et une entrepreneure créative germano-algérienne. Elle est la fondatrice et la directrice artistique du festival NEW NOW. Elle a préalablement dirigé des programmes pour de nombreux organismes tels que NRW-Forum, l’Institut Goethe, Bitkom, le Centre de Compétence pour les Industries Culturelles et Créatives du Gouvernement Fédéral Allemand, Retune Festival et TINCON. Elle a été conseillère en programmation pour la Kulturstiftung des Bundes, le Futurium, le Ministère de la Culture et des Sciences de l’État de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. (Photo : Constanze Flamme)
C’est un contexte particulièrement riche pour lancer un festival, un défi à la fois stimulant et excitant. Comment construire de nouvelles infrastructures culturelles à une époque où l’environnement se dégrade et où les ressources s’épuisent ? Comment créer un espace qui présente une vision optimiste de l’avenir ? Que peut-on apporter de nouveaux et quelles voix devrions-nous privilégier ? Ce sont les questions que nous nous posons constamment.
Q: Lors du Future Festival Lab de NEW NOW, on a examiné la notion de suffisance, selon laquelle au lieu de maximiser sans cesse notre production, on pourrait se concentrer sur l’essentiel et cultiver du contenu à l’intérieur d’un cadre fixe. En tant que festival qui s’implique non seulement sur le site de Zollverein, mais aussi dans toute la région, où pensez-vous que NEW NOW pourrait faire plus avec moins ?
A: J’apprécie beaucoup l’idée de la suffisance comme voie vers le développement durable, se concentrer sur ce qui est véritablement nécessaire pour mener une « bonne vie », comme le disent ceux qui soutiennent cette idée. L’atelier m’a rappelé que les festivals devraient privilégier la qualité plutôt que la quantité. Ce n’est pas tant une question de taille du public, du nombre d’artistes ou d’œuvres présentées, mais plutôt de créer des expériences significatives qui favorisent la transformation et la connexion. Nous devons façonner des espaces qui vont au-delà de la simple consommation de culture.
Une chose que j’aimerais voir davantage, c’est une meilleure communication entre les festivals et les institutions. Ce serait une bonne idée, par exemple, de coordonner d’autres spectacles, réunions ou événements pour un artiste, lorsqu’il ou elle doit se rendre en Europe pour un projet, afin de maximiser l’efficacité des émissions générées pour sa venue. Mais si on veut faire ça, par contre, l’exclusivité tant prisée par les festivals et programmes culturels doit s’assouplir. Nous avons besoin de collaborer.
Il est difficile pour des gens travaillant dans le milieu des festivals, de recevoir tout ce que représente NEW NOW sans penser à ce que cette ancienne mine de charbon, avec ses imaginaires post-industriels, signifient pour la production culturelle. Il existe un lien direct entre le passé de Zollverein, marqué par une production effrénée de combustibles fossiles, et l’empreinte significative du secteur culturel. Bien que les festivals prônent souvent l’innovation, ils n’ont pas encore tout à fait abordé, ou reconnu, la question des véritables coûts associés à la logistique internationale et à la création de spectacles à grande échelle. Au contraire, la tendance va vers des événements plus grands et plus immersifs (ne cherchez pas plus loin que l’Outernet à Londres et la Sphère à Las Vegas) plutôt que vers des formats plus modestes. Ça soulève plusieurs questions : Comment mesurer l’implication du public de façon à considérer plus que les chiffres ? Comment mieux servir nos communautés ? Quel genre de précédents voulons-nous créer pour l’avenir ?
Les commissaires de NEW NOW, Jasmin Grimm et Rafael Dernbach, ont convié Wiktoria Furrer et René Inderbitzin, deux chercheurs du Centre de Connaissances pour le Développement Durable de Zurich (ZKSD), à explorer les sentiments du public ainsi que ceux de notre équipe. Un atelier a été organisé lors de la première fin de semaine, comprenant une série d’exercices d’autoréflexion et de visualisation. Notre groupe diversifié était encouragé à remettre en question les pratiques axées sur la croissance et à réimaginer la production culturelle ainsi que sa consommation.
Atelier : Patchwork Futures : Les défis de la suffisance avec Wiktoria Furrer & René Inderbitzin (Centre de connaissances de Zurich pour le développement durable)
Le Club de Rome, un groupe de recherche international, a rédigé collectivement en 1972 le rapport intitulé Les limites à la croissance, qui a profondément influencé les pensées et les perceptions. Ce rapport a modélisé les boom économique et démographique jusqu’à la fin du 21e siècle, prévoyant, on s’en doute, des conséquences catastrophiques si les trajectoires actuelles étaient maintenues. Le modèle prévoit un dépassement des capacités suivi d’un effondrement et ce, avant 2070. Une autre recherche plus en détail visant à comprendre les causes et le processus derrière tout ça a mené à la rédaction d’un autre document phare, La Grande Accélération. Des chercheurs allemands ont utilisé des graphiques pour illustrer comment l’augmentation exponentielle du CO2 dans l’atmosphère, du méthane, de l’azote dans le sol, de l’acidification des océans et de la pollution plastique affecte directement la croissance économique mesurée par le PIB.
Il existe une tonne de preuves démontrant que la croissance économique est à l’origine de l’état d’urgence planétaire, nous expliquent d’entrée de jeu, Wiktoria Furrer et René Inderbitzin, chercheurs au ZKSD. Selon eux, l’éco-efficacité doit être au centre de la transformation de la société et de la production culturelle, car les stratégies actuelles en matière de développement durable, de rendement et de cohérence sont loin d’être insuffisantes. L’amélioration du rendement contribue à réduire l’utilisation de l’énergie et des ressources, mais l’augmentation de la demande annule souvent ces bénéfices. Par exemple, au cours des dernières décennies, les véhicules sont devenus plus économes en carburant, mais leur taille, leur poids et leur nombre ont également augmenté de manière significative. C’est ce qu’on appelle l’effet rebond. De plus, l’idée selon laquelle une transition vers les énergies renouvelables pourrait sous permettre de satisfaire tous nos besoins énergétiques de façon durable ne tient pas la route. Ce type de transition technologique est lent et nécessite une quantité considérable de ressources.
Notre groupe de recherche a vite admis que le secteur culturel partage lui aussi, cette obsession pour la croissance. « Ça importe peu aux bailleurs de fonds, si votre programmation est de qualité, ou si votre événement fait une différence dans la communauté », déclare Jeanne Charlotte Vogt, directrice du NODE Forum for Digital Art de Francfort. « Ce qui compte, en bout de ligne, c’est les statistiques : la quantité d’artistes impliqués, la taille du public, les mentions dans les médias et la portée dans les réseaux sociaux. Au bout d’un moment, ça finit par te rentrer dans la tête. » Cette pression pour performer ne se limite pas aux festivals eux-mêmes. En ligne, les festivals du monde entier sont en compétition, incités à générer sans cesse du nouveau contenu pour nourrir les algorithmes. « On est pris dans des infrastructures FOMO (qui ont peur de manquer quoique ce soit) » mentionne Rafael Dernbach de NEW NOW, « et elles nous maintiennent dans un état de stress permanent ».
Le personnel des festivals n’est pas le seul à vivre de l’épuisement à cause de la quête incessante de pertinence et d’attention. « La pression affecte aussi les artistes, ils sont obligés de produire, produire, produire, car les festivals et les institutions ont besoin de leurs premières », explique Jarl Schulp, directeur du festival FIBER d’Amsterdam. Une première impressionnante devient un impératif, alimentant ainsi un cycle d’extraction de contenu. Les journalistes culturels et critiques d’art, souvent sous-payés eux-aussi, contribuent à ce cycle en rédigeant des critiques élogieuses que les organisations peuvent utiliser pour justifier leurs actions auprès des bailleurs de fonds. « Contenu, trafic, public : tout devient des chiffres devant être compris par le système », grogne Maurice Jones, chef de projet de Future Festivals. La montée de ces chiffres assure la pérennité du système.
« Le mot suffisance vient de suffire, comme dans être suffisant », rappelle René Inderbitzin aux participants, avant de se lancer dans les séances de visualisation. Mais qu’est-ce qui suffit pour soutenir un festival ? Combien de ressources avons-nous réellement besoin, et comment devraient-elles être réparties à l’interne et au sein de leur écosystème ?
Naomi Johnson, la directrice d’imagineNATIVE, un festival de films et d’arts médiatiques autochtones basé à Toronto, rappelle au groupe que les communautés autochtones pratiquent la suffisance depuis des millénaires. « Nous ouvrons notre festival avec le wampum Un plat à une cuillère, un traité autochtone qui reconnaît le droit de chacun à manger et qui stipule qu’il ne faut jamais prendre plus que ce dont on a besoin », explique-t-elle. Ce type de valeurs va à l’encontre de tout ce qui est prôné dans les sociétés occidentales. « Nous sommes conditionnés à prendre non seulement ce dont nous avons besoin, mais plus, pour se préparer pour l’avenir », remarque Alain Mongeau. « Le simple fait d’exister est difficile ».
Pour aider tout le monde à identifier et à hiérarchiser leurs besoins, Furrer et Inderbitzin ont développé un modèle de feuille de route pour la suffisance qui s’étend jusqu’en 2050. Répartis en cinq groupes, les participant·e·s ont évalué leur situation actuelle, les obstacles auxquels ils font face à l’interne et à l’externe, et ont ensuite fait des exercices de visualisation pour explorer différents scénarios.
Les résultats obtenus résonnent avec de nombreuses difficultés et aspirations déjà soulevées par le groupe de recherche Future Festivals au début du projet. Tous s’accordent sur la nécessité de mettre fin au surmenage, à la surproduction et aux rapports de données aux paramètres malsains. Il est impératif de réduire notre dépendance aux plateformes numériques et notre obsession pour l’exclusivité et la nouveauté. En revanche, il existe un potentiel de croissance infinie pour des valeurs telles que l’équité et la solidarité. Tous conviennent que nous avons tous besoin de plus d’accessibilité, de transparence et d’espaces dédiés à la non-productivité.
Mais la transformation, elle commence où ? Le plus tôt possible, suggère Maurice Jones, avec une réforme de l’éducation. Les universités, de plus en plus privatisées, tendent à se transformer en espaces orientés vers la production de main-d’œuvre plutôt que de demeurer des lieux d’expérimentation et d’exploration. « Il faut améliorer les conditions pour les gens dans la recherche, afin qu’ils puissent se laisser porter par le processus sans subir la pression constante d’une éventuelle publication». Selon Jones, des modes de publication plus responsables pourraient contribuer à la production des connaissances. « On pourrait travailler sur moins de papiers, mais sur des articles de meilleure qualité, plutôt que d’ajouter du bruit ».
Il est essentiel d’adopter une approche plus responsable dans l’utilisation des réseaux sociaux. Plutôt que de produire continuellement du contenu générique pour tous, il serait bénéfique de développer des formes de communication plus personnalisées et plus directes. On doit aussi garder à l’esprit les publics qui ne sont pas sur internet, suggère Jeanne Charlotte Vogt. Dans tous les cas, nous devons reprendre le contrôle sur nos algorithmes, et pour y arriver, il est possible que nous devions boycotter les plateformes toxiques afin de recréer des réseaux plus sains. Comme l’a si bien dit Nora N. Khan, rédactrice invitée de HOLO, dans son tweet en soutien à la grève des scénaristes de la WGA en mai 2023, « Le contenu de l’année dernière est assez riche pour suppléer le siècle à venir». Son plaidoyer est un excellent argument en faveur de la suffisance.
Un autre consensus au sein du groupe : on pourrait accomplir bien plus avec une meilleure collaboration entre domaines, organisations et communautés. Il semble évident que le partage des connaissances et des ressources contribuerait à réduire les émissions et à renforcer la résilience, mais de nombreuses organisations travaillent de manière isolée. « On doit réaliser qu’on est pas les seuls à faire ce qu’on fait », exhorte Alain Mongeau à ses collègues, « Trouvez vos pairs, et créez des liens ! »
Everyone agrees that a lot can be achieved with more collaboration—across fields, organizations, and communities. Sharing knowledge and resources may seem an obvious way to reduce emissions and build resilience, but a lot of organizations work in isolation. “It’s important to realize that you’re not alone in what you’re doing,” Alain Mongeau urges fellow cultural workers. “Find your peers and connect with them!”
Assez tôt lors de l’atelier, les membres de la communauté culturelle présents se sont identifiés comme des médiateurs, des traducteurs, des navigateurs et des narrateurs : des personnes qui construisent des ponts entre les communautés, rassemblent divers acteurs sous une même vision et facilitent l’accès à la culture et à la connaissance. Sous cet angle, ils ont réalisé qu’ils sont bien positionnés pour contribuer aux efforts en faveur du développement durable. Si les prévisions du Club de Rome s’avèrent exactes, et une réévaluation datant de 2014 confirme qu’elles le sont, nous nous dirigeons d’une certaine manière vers une forme de décroissance. C’est à nous, qui façonnons la culture, de déterminer si cette décroissance prendra la forme d’un effondrement ou d’une réforme.
Wiktoria Furrer et René Inderbitzin sont des chercheurs et éducateurs spécialisés dans le développement durable au Zurich Knowledge Center for Sustainable Development (ZKSD). Furrer (qui a depuis rejoint la FHNW School of Education en tant que responsable de l’éducation artistique et théâtrale) a étudié les sciences politiques et les médias culturels, et est titulaire d’un doctorat en analyse culturelle. Inderbitzin est titulaire d’un baccalauréat en sciences des ressources naturelles et d’un master en sciences de la durabilité.
La suffisance permet de remédier à ces lacunes en préconisant une réduction globale de notre consommation d’énergie et de ressources. Cette stratégie est assez simple, en théorie. Consommer en fonction de ses besoins, et non de ses désirs, et vivre ce que les chercheurs Uwe Schneidewind et Angelika Zahrnt appellent « la bonne vie », tout en respectant les limites de notre écosphère. En plus de préconiser une réduction de la consommation, la suffisance encourage une transition vers une économie de partage qui met l’accent sur la réparation et la réutilisation. Ce processus implique de « désapprendre » les croyances néolibérales qui ont contribué à la création du mythe de la croissance infinie, de créer des nouvelles pratiques sociales et d’adopter de nouveaux modèles. Nous devons prioriser les richesses immatérielles, comme le bonheur ou le temps passé avec famille et amis, si on veut maintenir notre qualité de vie et améliorer notre bien-être général.
Il est important de souligner que les pratiques d’éco-efficacité sont particulièrement cruciales dans les pays du Nord. Historiquement et encore aujourd’hui, ces pays consomment la majorité des ressources mondiales, alors que les populations du Sud en subissent les conséquences.
On espère que ces exercices constituent une première étape en vers la suffisance. Nos ateliers se concentrent sur les échanges d’idées, la cocréation d’avenirs et l’apprentissage collectif, tout en explorant des stratégies pour concrétiser ces avenirs ensemble. Conçus pour un large éventail de publics, ils peuvent être adaptés à des groupes spécifiques en fonction de leurs besoins et de leurs intérêts. À ce jour, notre équipe a organisé des ateliers pour le grand public ainsi que des groupes plus ciblés tels que des écoles primaires, des étudiant·e·s en art et en design et des participant·e·s à des conférences universitaires. Plus récemment, nous avons eu l’occasion d’organiser des ateliers dans le cadre du festival NEW NOW. Nous travaillons présentement sur une série de publications pour faire connaître notre méthodologie et partager les résultats de toutes ces réflexions et collaborations.
Q: Entre l’emprise idéologique du néolibéralisme et la culture occidentale qui célèbre la consommation, quel est, selon vous, le plus grand obstacle à l’autosuffisance ?
A: Le problème fondamental réside dans un système économique basé sur l’idée de croissance infinie. Cette croyance est profondément ancrée dans notre société et entrave les changements structurels nécessaires pour rétablir l’équilibre entre l’humanité et la planète. Au niveau individuel, il est clair que le principal obstacle à la réduction de notre empreinte écologique n’est pas tant un manque de connaissances ou de motivation, mais plutôt un manque de temps. Ce manque de temps découle lui-même de pratiques qui exploitent les ressources de manière excessive et inefficace.
Entre 2023 et 2024, l’enquête Future Festivals a sondé 125 artistes, commissaires et organisateur·rice·s de festivals issu·e·s d’une douzaine de pays sur l’état des infrastructures culturelles dans leurs communautés. Voici quelques réponses obtenues concernant les difficultés qu’ils et elles rencontrent, au sein de leur communauté.
« Comme notre financement relève du gouvernement et de ses échéanciers, la taille de notre festival fluctue d’une année à l’autre. On doit souvent commencer à programmer sans savoir si les fonds seront confirmés, ce qui demande beaucoup d’énergie et comporte une part d’incertitude. Avec un fort roulement dans l’équipe, on se retrouve presque chaque année à tout recommencer avec de nouvelles personnes. L’équipe en place a juste assez de ressources pour faire vivre la programmation, mais pas assez pour documenter ou même réfléchir sur notre expérience. Résultat : il est difficile de construire une mémoire collective et de se projeter dans l’avenir. »
Evangeline Y Brooks est une artiste postcyber qui œuvre à créer des communautés d’artistes durables et accessibles, en ligne comme dans des espaces DIY, en opposition aux cultures de d’immédiateté. Elle est responsable de la programmation du festival InterAccess à Toronto et co-organise la série ponyHAUS.
« Les collaborations façonnent le secteur culturel. Elles peuvent soit renforcer le statu quo, soit contribuer au changement. Les bonnes collaborations ont le pouvoir de rendre notre secteur plus juste, plus résilient, et soutiennent des pratiques qui remettent en question les normes et les rapports de pouvoir. Mais trop souvent, elles sont opportunistes et extractives. Il est urgent de créer des espaces sains, solidaires et critiques pour imaginer d’autres façons de faire dans un monde en crise. »
Carmen Salas est une commissaire et productrice culturelle espagnole travaillant à l’intersection des arts et du changement systémique. Elle est fondatrice de Connecting the Dots, un forum international basé à Mexico sur la créativité, l’art et la culture numérique. Elle a également cofondé le célèbre Alpha-ville Festival à Londres, qui a été actif de 2009 à 2016.
« Le financement et les rapports de mi-parcours représentent des défis considérables et les organisations indépendantes peinent à rester à flot économiquement et culturellement. Ce qui va finir par arriver, c’est que la culture va devenir de plus en plus polarisée entre les initiatives des institutions et leur logique administrative lente (et souvent désuète), les projets commerciaux sponsorisés par les élites politiques et économiques, et la culture indépendante marginalisée. »
Bani Brusadin est commissaire d’art contemporain, éducateur et chercheur avec un background en communication, production culturelle et activisme créatif. Depuis le début des années 2000, son travail porte sur la communication non-conventionnelle et les tactiques artistiques, les rêves/cauchemars technologiques, les infrastructures planétaires, et toutes les interactions possibles entre ces éléments.
Montréal occupe une position privilégiée pour discuter de l’avenir des festivals. La ville est imprégnée d’art et de performance à longueur d’année, ayant vu plusieurs producteurs et productrices du milieu culturel gagner en renommée. Le Cirque du Soleil a transformé les arts du cirque en une industrie valant un milliard de dollars, Juste pour rire est un vivier légendaire pour les jeunes humoristes, et MUTEK est parmi les festivals de musique électronique les plus prestigieux au monde. Chaque année en août, cet amour pour MUTEK se manifeste de manière spectaculaire à l’Esplanade Tranquille. Au cœur du Quartier des Spectacles, à Montréal, cet espace public se transforme en une piste de danse bondée pendant une semaine.
MUTEK a été fondé en 2000 avec la mission de célébrer l’avant-garde de la musique technologique. À l’époque, il se distinguait des autres festivals et soirées en Amérique du Nord par son envergure et son ambition. MUTEK a pu attirer au Québec des figures de renommée internationale et a fait jouer à leur côté, des artistes électroniques canadiens. Des noms tels que Coil, Monolake, Matmos et Plastikman ont marqué les premières éditions, créant des ponts entre les artistes européens associés à des labels prestigieux et jouant dans les clubs les plus avant-gardistes d’Europe et la scène underground bouillonnante du Canada. Les responsables de la programmation de MUTEK ont délibérément choisi de se démarquer de la culture DJ dominante de l’époque, mettant plutôt l’emphase sur la performance de musique électronique live. Ordinateurs portables équipés des premières versions d’Ableton Live, synthétiseurs et boîtes à rythmes vintages, MUTEK n’a pas que transporté le studio sur scène, il l’a carrément placé au cœur de la fête.
MUTEK est rapidement devenu un oasis pour les gens passionnés de musique électronique en Amérique du Nord, attirant aussi des « touristes de la techno » venant d’Europe, d’Amérique du Sud et d’Asie. Dès ses débuts, le festival a été un lieu où les rythmes analogiques et les paysages sonores du glitch numérique fusionnent avec des scénographies inventives et audacieuses. Ce terreau de collaborations entre musiciens et artistes visuels était si fertile qu’il a mené à la création d’A/Visions en 2007, un programme entièrement dévoué à l’expérimentation audiovisuelle en relation avec la musique électronique, offrant des expériences proches du cinéma et de la galerie.
En 2013, l’équipe de MUTEK a créé MUTEK_IMG afin de présenter le foisonnement qui se passait à l’époque dans les domaines de l’art numérique et des industries créatives, en particulier la réalité virtuelle. Ces nouveaux formats expérimentaux novateurs qui n’entraient pas exactement dans les paramètres du festival avaient désormais leur place. Le symposium MUTEK_IMG évoluera par la suite pour devenir le Forum MUTEK.
Quelles sont les nouvelles avenues pour la musique électronique ? Quels types d’esthétiques les technologies émergentes exploreront-elles et quels en seront les enjeux ? Comment les arts numériques peuvent-ils interagir avec des préoccupations sociétales plus larges (et avec un public plus diversifié) ? Ces questions, présentes à la création du festival guidaient toujours MUTEK, alors que le festival se développait et prenait de l’ampleur, créant des éditions satellites à Barcelone, Buenos Aires, Mexico, Tokyo et Santiago.
On a vu une multitude de réponses à ces questions lors de la 24e édition montréalaise. Durant la nuit, on a assisté à des expériences uniques : Tim Hecker, revêtit de brouillard, a remplit l’espace de paysages sonores déroutants à couper le souffle, les voix dévastatrices d’Hatis Noit se sont fondues dans des images d’IA troublantes, et des légendes du dancefloor comme AUX88, Jennifer Cardini, μ-Ziq ont fait bouger des milliers de personnes jusqu’à l’aube. En journée, le Forum MUTEK nous a fait réfléchir : Sarah Meyers West, de AI Now Institute, a plaidé en faveur d’une réglementation et d’une responsabilisation des compagnies de Big Tech face à l’explosion des grands modèles de langage, Winslow Porter a partagé un peu de sa riche expérience, après une décennie d’expérimentations novatrices avec la réalité virtuelle, et Frankie Decaiza Hutchinson a partagé les difficultés qu’elle a rencontrées lors de la mise sur pied du festival de musique électronique New Yorkais Dweller, le premier exclusivement axé sur le soutien et la célébration d’artistes noir·e·s.
Le festival a été une plateforme essentielle pour faciliter les échanges, permettant à la scène montréalaise de connecter avec des artistes et chercheur·euse·s du monde entier. Parmi les participant·e·s à ces échanges dynamiques se trouvaient des membres de la communauté de l’animation et des jeux vidéo en réalité étendue (XR), des étudiant·e·s ainsi que des éducateur·rice·s de l’Université Concordia et de l’UQAM, des responsables de galeries d’art et d’institutions locales, des membres de la scène DIY et des communautés militantes.
Au-delà de mettre en avant les projets et recherches les plus novateurs dans le domaine des esthétiques post-digitales, MUTEK s’est fixé un défi majeur en tant qu’instigateur du projet Future Festivals. Une partie des conversations ayant lieu au Forum a servi à examiner les difficultés auxquelles les producteurs et les productrices font face et les domaines où ils et elles échouent, tout simplement. Même si les discussions étaient souvent sombres et pénibles, elles ont aussi été belles et pleines d’espoir. MUTEK reconnaît depuis longtemps son rôle de leader culturel, et malgré ses efforts pour renforcer l’inclusion, comme son engagement à atteindre une programmation composée de 50 % d’artistes identifiées comme femmes et sa politique d’accessibilité élaborée en collaboration avec le collectif Crip Rave, ces échanges ont révélé l’ampleur du travail encore à faire.
Domaines artistiques : Musique électronique, performance audiovisuelle, art numérique
Lieu : Montréal / Tiohtiá:ke / Mooniyang, Quebec, Canada
Lancement : 2000
Fréquence : Annual (fin août)
Visiteurs : ~66,500 (en 2023)
Équipe : 9 employés permanents
Structure : OBNL (Organisme à but non lucratif)
Financement : Public (national, provincial, municipal)
Satellites : Barcelona, Buenos Aires, Mexico City, Santiago, Tokyo
Types de présentation : 6 jours, 24 événements dans 6 lieux ; performances audiovisuelles à grande échelle, expositions immersives, spectacles de musique électronique, conférences, activités professionnelles
Alain Mongeau est le directeur fondateur de MUTEK Montréal, le premier festival d’Amérique du Nord à explorer l’intersection entre la musique électronique, la recherche sonore et la créativité numérique. Auparavant, il a dirigé la division des nouveaux médias du Festival du Nouveau Cinéma (1997-2002) et a été directeur du sixième Symposium international des arts électroniques, ISEA95 (1995). Mongeau est titulaire d’un doctorat en communications et a enseigné les communications informatisées à l’Université du Québec (1990-1993).
En 1997, j’ai commencé à travailler au Festival du Nouveau Cinéma (FNC), où j’ai dirigé le volet nouveaux médias pendant cinq ans jusqu’en 2001, l’année où le festival a adopté le nom de Festival International du Nouveau Cinéma et des Nouveaux Médias de Montréal (FCMM). Mon mandat était alors de développer un programme de nouveaux médias en lien avec l’image en mouvement. À l’époque, personne ne savait vraiment ce que ça voulait dire. Ma stratégie consistait à créer un environnement inspiré par le livre de Hakim Bey, The Temporary Autonomous Zone (TAZ), paru en 1991, qui décrit des zones autonomes temporaires échappant aux structures de contrôle formelles. Au festival, les visiteurs pouvaient s’immerger dans la culture numérique du moment, avec une forte présence de la musique électronique. Je croyais alors que l’évolution de la technologie du son était un indicateur de ce qui allait se passer avec l’image en mouvement, étant donné que cette dernière nécessite plus de puissance informatique. C’est ainsi qu’est né le fameux Media Lounge du FCMM, où se sont déroulées les premières sessions de VJing à Montréal. Pendant les années où j’y ai travaillé, le FCMM était composé de trois volets : le long métrage, la vidéo et le court métrage, et les nouveaux médias. Ils coexistaient un peu maladroitement comme trois réalités parallèles, chacune avec des logiques différentes. En fin de compte, c’était presque comme avoir trois festivals en un, c’était excitant, mais ça demandait beaucoup de compromis et de compréhension mutuelle. En 1999, lorsque les bureaux du FCMM ont déménagé dans le nouveau complexe Ex-Centris, imaginé par le mécène Daniel Langlois, j’ai hérité du mandat de développer les nouveaux médias de manière plus étendue. C’est dans ce contexte qu’est né MUTEK, conçu comme l’envers de ce que je faisais au FCMM. Plutôt que de se concentrer sur les nouveaux médias en lien avec l’image en mouvement, MUTEK mettait l’accent sur le son. Le sous-titre de MUTEK était à l’époque Musique, son et nouvelles technologies.
Pendant deux ans, en 2000 et 2001, MUTEK et le Media Lounge du FCMM se sont relayés tous les six mois pour sonder le nouveau territoire médiatique sous tous ses angles. Puis le 11 septembre est arrivé, et ça a énormément impacté le Media Lounge. Durant les semaines qui ont suivi les attentats, les gens n’avaient plus envie de sortir et l’édition du FCMM de cette année-là a connu de lourdes pertes financières. La première mesure de redressement a été d’abandonner la branche des nouveaux médias, qui était assez coûteuse, et de reprendre le nom original de FNC. MUTEK, quant à lui, s’est progressivement détaché d’Ex-Centris pour voler de ses propres ailes et pour couvrir la création numérique de façon plus générale. Éventuellement, le sous-titre de MUTEK est devenu Créativité numérique et musique électronique. Avec le recul, MUTEK peut se vanter d’avoir été le premier événement entièrement numérique à Montréal, sans contrainte ni compromis.
C’est probablement moins connu, mais un facteur essentiel qui a contribué à l’expansion mondiale de MUTEK a été ma participation en tant que responsable de la programmation à l’ISEA95, le Symposium International des Arts Électroniques de 1995, à Montréal. Cette édition a connu un tel succès que l’ISEA a relocalisé son siège social à Montréal en 1996, et j’en ai assumé la direction jusqu’en 2000. Cette période m’a plongé dans les subtilités de la gestion d’une organisation internationale, avec ses politiques et ses tensions internes. Pendant mon mandat, le symposium de l’ISEA a eu lieu à Rotterdam, Chicago, Liverpool/Manchester et Paris, ce qui m’a permis d’acquérir des connaissances inestimables pour naviguer dans les complexités du secteur culturel dans différents pays. Avec MUTEK, j’ai pu mettre en pratique ces nouvelles compétences de diplomatie en action, dans un contexte où tout restait à faire, en terrain inconnu.
Puis, pour le 20e anniversaire de MUTEK en 2019, nous avons pris la décision stratégique d’aligner le Forum sur les dates du festival, faisant du Forum la composante de jour officielle de MUTEK. Le Forum suit sa propre logique, il est libre d’explorer les sujets qu’il souhaite dans sa programmation, qu’il s’agisse d’innovation technologique, d’impacts sociaux ou de développement durable. Il agit comme un radar scrutant les nouveaux enjeux, les tendances émergentes et les territoires inexplorés, les intégrant par la suite à sa programmation. Nous pensons qu’avec le temps, le Forum façonnera progressivement le festival ou, qu’à l’inverse, le festival s’adaptera pour mieux rencontrer les questions abordées lors du Forum. Plus ils seront cohérents et à l’unisson, plus les frontières entre les différents publics finiront par s’estomper.
Q: Si on compare avec d’autres régions en Amérique du Nord, la province de Québec est réputée pour son généreux soutien aux arts. Il y a une multitude de festivals à Montréal qui en bénéficient. Selon vous, d’où provient cette appréciation pour la culture en comparaison avec d’autres villes ? Quelles initiatives, ou politiques municipales, trouvez-vous particulièrement utiles et dignes d’être imitées, et qu’est-ce qui pourrait être amélioré ?
Au Québec, la culture a toujours joué un rôle crucial comme rempart contre l’assimilation imminente. La province, avec ses 8 millions de francophones, est une petite île au milieu d’une mer de plus de 350 millions de personnes qui parlent principalement anglais. Quant à lui, le Canada est bien conscient de l’influence massive de la culture américaine et il adopte des politiques protectionnistes pour maintenir et soutenir sa propre culture nationale. Les trois niveaux de gouvernement, fédéral, provincial et municipal, finissent par soutenir la culture à un degré différent. C’est assez difficile de se plaindre car nous sommes privilégiés par rapport à de nombreux autres pays. Par contre, il y a toujours place à l’amélioration, et pour un plus grand soutien, en particulier pour les festivals de petite et moyenne envergure comme MUTEK.
La relation avec les communautés créatives locales et nationales est l’une des raisons d’être d’un festival comme MUTEK. C’est un peu comme le sang qui circule dans nos veines et qui maintient notre système en vie, c’est un lien qui définit et façonne notre identité. C’est pourquoi lorsque MUTEK est invité à organiser un événement à l’étranger, nous nous efforçons d’y inclure des artistes canadien·ne·s. Pour cette raison, lorsqu’une branche de MUTEK s’établit dans un autre pays, nous nous assurons que les organisateurs et les organisatrices souhaitent développer et entretenir un lien fort avec leur propre communauté immédiate. La pandémie a fait ressortir la résilience de notre réseau international, je crois. À Montréal, par exemple, nous avons beaucoup travaillé pour présenter des versions hybrides du festival, à la fois en personne et en ligne. Ça a permis aux artistes de maintenir leurs activités en les connectant à des publics d’ici et d’ailleurs. Les branches de MUTEK ont également adopté des approches similaires. Ces gestes de solidarité mutuelle ont renforcé le concept de communauté créative mondiale.
Au départ, l’idée d’organiser des éditions de MUTEK à l’étranger ne faisait pas partie de nos plans, elle s’est développée de manière organique. La première a eu lieu au Chili au début de l’année 2003. Après avoir accueilli Ricardo Villalobos et Martin Schopf (Dandy Jack) avec leur projet Ric y Martin à MUTEK 2001, Martin a pensé que le Chili avait besoin d’un festival comme MUTEK. Lorsque j’ai visité le pays à la fin de l’année, il m’a présenté à Pol Taylor, qui avait déjà organisé quelques événements mémorables, et ça marque le début de notre histoire ensemble. Ensuite, c’était au tour de Mexico, une autre séquence d’évènements inattendue. À l’automne 2003, le Québec a été l’invité d’honneur de la Foire Internationale du Livre de Guadalajara. MUTEK a participé aux activités culturelles entourant cet événement en organisant une mini-tournée du festival MUTEK dans trois villes : Tijuana, Guadalajara et Mexico. MUTEK est resté à Mexico depuis !
On pourrait consacrer un chapitre entier aux circonstances qui nous ont conduits dans diverses régions du monde, mais quand je prends du recul, une image d’ensemble se dessine. La conviction que la musique électronique est un langage universel capable de combler les différences entre les régions et les cultures sous-tend le développement du réseau de ramifications semi-indépendantes de MUTEK. En un sens, la musique électronique est comme la trame sonore de la mondialisation.
Chaque branche de MUTEK célèbre ce « langage universel » avec une certaine autonomie lui permettant de s’adapter à son contexte local. Cette approche favorise la diversité au sein d’un cadre commun. La gestion des réalités disparates, sur le terrain, nous a appris l’importance de la flexibilité, de la sensibilité culturelle et de la collaboration. Il est crucial de reconnaître et de respecter les difficultés, les opportunités et les expressions artistiques propres à chaque lieu. Cette réalité nous pousse sans cesse à repenser l’équilibre entre la cohérence de l’identité mondiale de MUTEK et la place laissée à l’interprétation et à l’innovation locales. Apprendre des expériences variées de chaque lieu enrichit tout le réseau en favorisant un échange dynamique d’idées, de talents et de perspectives culturelles. En fin de compte, le réseau de MUTEK fonctionne comme une grande famille, avec ses hauts et ses bas. Je pense que c’est ce qui rend notre approche assez unique.
Chaque année, MUTEK attire des dizaines de milliers de personnes de partout dans le monde (66 500 en 2023 pour être précis), attirant non seulement les passionné·e·s d’art et de musique, mais aussi ceux et celles qui organisent des festivals et qui font partie du milieu culturel. Les gens de l’industrie viennent pour y découvrir de nouveaux talents, prendre le pouls des dernières tendances et pour bavarder à propos de la scène. Maurice Jones, à l’origine du projet Future Festivals, et Sarah Mackenzie, directrice créative du Forum MUTEK, ont souhaité tirer profit de leur présence en ajoutant une série d’événements appelés Future Festivals Labs. Les gens du secteur culturel, et particulièrement ceux impliqués dans l’organisation de festivals, étaient encouragés à se montrer vulnérables et à prendre parole franchement dans le cadre de conversations rarement entendues par le grand public. Au lieu de parler de succès ou de programmation, ces porte-paroles pour des festivals comme Dweller, imagineNATIVE et NEW NOW, ont pu parler de leurs difficultés et dire clairement là où les choses doivent changer. Lors du premier jour du Forum, le 22 août, le discours d’ouverture et la table ronde qui s’en est suivie ont permis d’entrée de jeu d’aborder une multitude de préoccupations qui poursuivent le milieu culturel, allant de l’éthique et de l’équité à l’éternelle angoisse liée au financement, tout en passant par les doutes existentiels à propos de la valeur accordée aux arts par le grand public.
Discours d’ouverture : “Festivals as Radical Rituals” avec Frankie Decaiza Hutchinson (Dweller)
Table ronde : “Forging New Horizons” avec Maurice Jones (MUTEK), David Lavoie (Festival TransAmériques), Jasmin Grimm (NEW NOW), Naomi Johnson (imagineNATIVE)
La house et la techno ont pris naissance dans les communautés noires, mais on ne s’en douterait pas en regardant le circuit international des festivals et des clubs, où la programmation est largement dominée par des hommes blancs, cisgenres et hétérosexuels. Frankie Decaiza Hutchinson souligne, lors de sa présentation au Forum MUTEK intitulée Festivals as Radical Rituals, que c’est cette absence de représentation qui a inspiré la création de Dweller, un festival de musique électronique dont elle est à l’origine. Après s’être investie dans Discwoman, son agence de booking pionnière (aujourd’hui disparue) visant à promouvoir et à supporter les femmes et les musicien·ne·s électroniques non binaires, Hutchinson a organisé une nuit de musique house et techno au Bossanova de Brooklyn pour célébrer le Mois de l’histoire des Noirs en 2019. « Organiser un festival avec exclusivement des artistes noir·e·s, ça met en lumière ce qui se passe dans l’industrie au sens large, ça crève les yeux. », affirme Hutchinson.
Corriger un manque de représentation crée une communauté. L’équipe de Dweller, multigénérationnelle, comprend des figures telles que Juliana Huxtable, Jeff Mills et Dreamcrusher, et elle s’agrandit sans cesse, à un point tel que Hutchinson se demande comment accommoder le nombre croissant d’artistes qui veulent participer. Les festivals ont d’autres façons de s’engager avec le public, comme en témoigne Ryan Clarke, rédacteur en chef du blog de Dweller. Il a utilisé la pause de concerts qu’a suscitée la pandémie pour mettre sur pied une collection d’articles d’archives (et de mixes) offrant une analyse critique de la musique électronique noire. Récemment, le spectre du blog s’est étendu pour inclure des ressources sur la solidarité afro-palestinienne.
S’opposer au statu quo suscite inévitablement des réactions négatives. « J’ai une vision très sombre de toute cette industrie », partage Hutchinson dans un moment de franchise désarmant, en parlant des compagnies de production internationales en général. Quand une femme de couleur lui a demandé comment avancer sans être constamment en colère, Hutchinson a répondu que « les artistes ne devraient pas se sentir coupables de faire ce qu’il faut pour survivre ». Il incombe aux producteurs et aux productrices de rendre les écosystèmes culturels plus inclusifs afin que les futures générations d’artistes n’aient pas à faire autant de compromis lorsqu’ils envisagent leurs opportunités de booking.
La pandémie a fait des ravages dans tous les domaines de la société, et son impact sur le secteur culturel a certainement été brutal, et profond. On a assisté à des bouleversements de programmations et de budgets, plusieurs projets pluriannuels étant du même coup annulés ou réduits du jour au lendemain et la pression, immense, a complètement terrassé un personnel déjà surchargé. « Je n’ai pas eu le luxe de changer de carrière comme beaucoup l’ont fait durant la pandémie, j’ai dû tenir bon », a partagé Naomi Johnson à propos des difficultés rencontrées pour mener à bien le festival imagineNATIVE ces dernières années. Les autres panélistes, David Lavoie du Festival TransAmériques et Jasmin Grimm de NEW NOW, ont partagé des récits similaires de frustration et de résilience. Grimm se demande d’ailleurs : « Comment garantir que les leçons apprises au courant des trois dernières années continuent de nous orienter pour l’avenir ? »
Ironiquement, le présent pourrait être plus difficile que les années 2020-2021. Lorsque l’économie s’est arrêtée, au moins, il existait des programmes de soutien pour les organismes culturels. « Maintenant que la pandémie est derrière nous, nous devons faire face aux coupes budgétaires », observe Jones de MUTEK. Cette austérité, aggravée par l’inflation et par l’augmentation des coûts des vols et des chambres d’hôtel, a sérieusement impacté les budgets de programmation. En février 2023, Lavoie était tellement préoccupé par les signes avant-coureurs qu’il voyait se profiler qu’il a contribué, avec d’autres producteur·rice·s du domaine artistique, à la rédaction d’une lettre ouverte adressée aux citoyens de Montréal, les avertissant que leur « capacité à proposer des programmes significatifs et à contribuer au marché de l’emploi et à l’économie en général était menacée ». Certains festivals seront assez souples pour s’adapter et perdurer, mais parfois, les organisations doivent aussi mourir, remarque Lavoie avec désinvolture.
En plus des difficultés de capacité et de financement, un autre problème majeur est le manque de transparence du secteur culturel. « Nous sommes vraiment inefficaces pour faire prévaloir nos besoins », observe Jones. Il souligne que les équipes de festivals sont souvent trop occupées pour s’assurer qu’au-delà des festivalier·ère·s, le grand public comprend également la valeur de ce qui est créé. Les arts comme la danse, le théâtre, les médias autochtones, l’art numérique ou la musique électronique, peuvent être impénétrables pour le grand public et ça pose parfois un défi significatif. « Les arts ont été systématiquement marginalisés dans tous les aspects de la vie publique. On voit aujourd’hui des générations de personnes qui ne comprennent pas comment les arts peuvent enrichir leur quotidien », ajoute Johnson.
Face à des perspectives économiques sombres, la nécessité est source d’innovation. Si, après des décennies de financement stable, les festivals et les arts doivent montrer au public comment ils génèrent des emplois, stimulent l’économie et enrichissent la vie, alors qu’il en soit ainsi.
Fondé par Renee Dumaresque et Stefana Fratila, toutes deux organisatrices Folles et Crip s’inscrivant dans la lignée des mouvements de Justice pour les personnes handicapées (ou Justice Handie), Crip Rave est un collectif prenant la forme de plateforme événementielle et de cabinet de conseil basé à Toronto. Crip Rave met de l’avant et priorise les corps et les esprits des personnes handicapées à travers la création d’espaces de rave plus sûrs et accessibles.
Les réactions de la communauté Crip, Folle, Malade, Sourde et Handicapée ont été extrêmement positives. Il a été également très intéressant d’entendre des personnes qui ne s’identifient pas comme handicapées dire à quel point leur expérience s’est améliorée grâce à ces changements. La plupart des gens veulent avoir accès à de l’eau gratuite, à un endroit où s’asseoir et à une salle pour décompresser. Nous espérons que chacun·e, quelle que soit sa situation de handicap, son identité ou son expérience, reconnaîtra qu’il est essentiel d’améliorer l’accessibilité dans la culture rave et celle de la musique électronique. Accorder de la valeur aux besoin des personnes Crip, Folles, Malades, Sourdes et Handicappées rend un événement plus accessible pour tout le monde.
Q: La cabine de DJ est un espace très codé. Chaque geste musical est chargé de significations et de nombreuses règles tacites déterminent qui y a accès. En 2021, cet espace a été scrupuleusement examiné lors d’un atelier organisé par Syrus Marcus Ware. Pourriez-vous nous parler de cet atelier et expliquer à quoi ressemblerait une cabine de DJ plus accessible et inclusive ?
A: L’atelier de Syrus Marcus Ware s’appelait Cripping the DJ Booth. Tout d’abord, dans la communauté, nous utilisons des termes comme « Crip » et « Fou » car ils sont politisés et ont été réappropriés par diverses communautés concernées par le handicap, la santé mentale, la douleur chronique et la maladie. Ces termes peuvent être adoptés comme identités. Il est important de spécifier qu’on cherche également à améliorer les conditions pour toute personne partageant des expériences similaires, indépendamment du vocabulaire spécifique que chacun·e adopte ou de l’identité de chacun·e. Le mot « Crip » fait également référence à une orientation politique et artistique, à une praxis qui expose et contrarie le capacitisme, le sanisme et l’audisme, par exemple, et les façons dont ils façonnent les espaces non handicapés. En abordant la cabine de DJ sous un angle politique Crip, Syrus a proposé aux participant·e·s d’apprendre à interagir avec la technologie de manière adaptée à leur propre corps et esprit, plutôt que de s’adapter à elle. Il a présenté des méthodes variées telles que créer des playlists prenant en compte les pauses toilettes, utiliser la dimension multisensorielle du son à travers une performance visuelle, et reconnaître l’importance des basses et des vibrations pour les personnes sourdes. Syrus a également préconisé l’intégration d’archives militantes et abolitionnistes dans les sets de DJ, et a souligné l’importance de pratiquer le DJing en tenant compte de la justice économique. Il a affirmé que « les personnes Crip sont souvent sous-représentées, avec énormément de talent et pas assez de ressources ».
Une grande partie de ce que nous faisons consiste à remettre en question les conceptions étroites et limitatives qu’ont les gens à propos du handicap, en montrant que les DJ et producteur·rice·s Crip sont déjà là, dans la salle. En même temps, nous cherchons à réviser les normes de l’industrie et de la société qui les ont souvent exclues en rendant l’accès impossible.
Nous encourageons toujours les festivals et les événements à commencer avec ce qu’ils ont. L’approche Crip démontre l’importance d’un progrès continu et réfléchi plutôt que d’agir sous pression et dans l’urgence.
Q: Les grands festivals, les clubs et les communautés DIY entretiennent différents types de relations avec le capitalisme. Quelles distinctions observez-vous en ce qui concerne leur engagement pour les droits des personnes handicapées ? Où observez-vous les avancées les plus significatives ?
A: Il existe certainement un large éventail de pratiques, mais les avancées les plus significatives se produisent sans aucun doute dans les espaces DIY et underground. Ces derniers cherchent à créer des événements de qualité et ce, avec moins de ressources financières. Ces collectifs et ces espaces ont consacré un effort considérable pour créer des environnements plus sûrs et plus inclusifs, ainsi que pour inclure davantage de talents sous-représentés. Ces pratiques ont toutes un impact direct et indirect sur l’accessibilité. De plus en plus, nous voyons que les promoteur·rices et les festivals s’intéressent de plus en plus à ces questions et cherchent activement à apprendre et à apporter des changements dans leur façon de faire, pour retirer les obstacles auxquels sont confrontées les communautés de personnes handicapées.
Notre engagement envers la justice économique implique de résister à la tendance qu’à le capitalisme de prioriser le profit avant tout, tout en reconnaissant la nécessité pour les individus de gagner leur vie à l’intérieur de ce système. La plupart des organisateur·rice·s doivent faire des concessions et nous voulons que ce travail soit durable. Nous voulons aussi remettre en question les valeurs, les suppositions et les normes qui façonnent et définissent ce que nous considérons comme « non-négociable », et considérer ce qui est généralement exclu de la prise de décision. Nous sommes toujours contentes de voir des festivals et des événements faire de leur mieux avec ce qu’ils ont. Un excellent point de départ, c’est de partager les informations sur l’accessibilité de l’événement et même si ça signifie partager les aspects de l’événement qui ne sont pas accessibles, ça contribue en bout de ligne à créer une plus grande accessibilité.
Si on réunit des organisateurs et des organisatrices de festivals pour parler de la scène culturelle, les conversations vont inévitablement tourner autour de l’argent. Beaucoup d’organisations jonglent avec la précarité au quotidien juste pour rester à flot. Mettez une centaine de personnes dans une pièce, organisateur·rice·s de festivals, artistes, étudiant·e·s et activistes, et toute une gamme de problèmes plus complexes surgira bien vite.
Le 24 août, lors du Forum MUTEK, les intervenant·e·s internes et externes impliqué·e·s dans le projet Future Festivals ont été invité·e·s à partager leurs difficultés et leurs réussites lors d’une table ronde ouverte, dans le but de stimuler le dialogue au sein de la communauté. Les artistes émergents BIPOC et les groupes vulnérables ont saisi cette opportunité pour demander légitimement plus d’accès et une plus grande transparence.
Table ronde : “(Jointly) Expanding Orbits of Future Festivals” avec Kaitlyn Davies (Refraction), Marie Pier Gauthier (l’Office national du film du Canada), Damian Romero (MUTEK.MX), Cam Scott (Send+Receive), Kris Voveris (New Forms)
Contrairement à la table ronde du 22 août, où les producteur·rice·s de festivals étaient plutôt sur la même longueur d’ondes, celle-ci a mis en lumière des réalités très diverses au sein du secteur culturel. En se basant sur les notions de « pénurie » et d’« abondance », les études de cas présentées ont clairement montré que les différents niveaux de gentrification et les disparités de financement posent des défis (et offrent des opportunités) uniques pour les festivals à travers l’Amérique du Nord.
Cam Scott explique que Send+Receive a adopté une approche à la Robin des Bois pour son financement : « Nous donnons l’argent aux artistes, nous essayons de faire bouger les choses pour les communautés, et c’est plus facile pour nous de le faire sans la vente de billets ». Le festival a récemment changé son approche pour un modèle de type contribution volontaire et ce virage a permis aux résident·e·s des quartiers de Winnipeg où se déroule le festival d’art sonore et de musique expérimentale, d’assister à des performances d’artistes tels que Speaker Music et Wok the Rock sans risque. Cette approche bienveillante fonctionne bien au Canada, un pays où le financement public garantit un budget de fonctionnement de base, mais ce n’est pas une option au Mexique. Damian Romero explique comment MUTEK.MX a dû réinventer l’entièreté de son modèle économique après la pandémie : « Nous avons revu notre plan d’affaires pour que chaque programme de notre festival soit autosuffisant grâce à ses propres revenus. C’était comme un retour aux sources ». Cette révision a inclus la recherche de nouvelles sources de financement, la restructuration du personnel, des partenariats institutionnels, et une grande réorganisation pour assurer la viabilité financière de chacun des programmes. Ils en sont sortis revigorés et prêts à entamer leur troisième décennie.
À Vancouver, la question de l’espace prévaut sur la vente de billets, comme le souligne Kris Voveris de New Forms, parlant de la perte d’un de leurs espaces juste avant l’édition 2019 : « On s’est fait dire qu’ils n’étaient pas intéressés par les événements avec de la musique forte où on sert de l’alcool, qu’ils préféraient les événements plus axés sur l’entreprise et la technologie. En gros, on s’est fait virer pour une conférence sur la RV et l’AR. » En raison du manque de salles abordables pour la musique live à Vancouver, New Forms a dû improviser en créant temporairement ses propres espaces pour répondre à ses besoins. Ces difficultés par rapport à la recherche de contextes appropriés pour des représentations résonnent dans d’autres milieux. « Est-ce que c’est viable ? Quel est l’objectif de présenter un projet à un public spécifique ? », se questionne Marie Pier Gauthier, productrice à l’Office national du film du Canada (ONF). Elle fait référence à l’introspection à laquelle se livre l’équipe interactive de l’ONF à chaque fois qu’elle est invitée à présenter leurs projets. La diversité des publics, des budgets et l’évolution de la technologie rendent chaque évènement un défi en soi. Le travail de (re)présenter les mêmes projets de différentes manières dans le cadre de différents festivals s’avère être une tâche ardue.
Kaitlyn Davies parle de l’approche de liberté, de décentralisation et de la remise en question des modèles plus traditionnels qu’elle explore avec Friends with Benefits (FWB) et Refraction. « Nous voyons FWB comme un grand vase que d’autres personnes peuvent remplir. Nous construisons les infrastructures, apportons les génératrices, les machines à glace, et nous louons l’espace. » nous dit-elle. La communauté façonne la programmation et le processus de sélection des artistes est complètement transparent, grâce à des outils en ligne tels que les formulaires Airtable et les tableaux Figma. « On cherche à inciter plus de collaboration.»
Les préoccupations de Kaitlyn Davies concernant le « gatekeeping » semblaient anticiper les réactions suscitées par les panélistes, lors de la discussion avec le public. De manière justifiée, plusieurs jeunes artistes préoccupé·e·s par le manque de soutien des festivals envers les artistes queer et BIPOC émergents, ont condamné le manque de gouvernance et de transparence dans les arts et les opportunités limitées qui leur sont offertes. « Quels succès avez-vous rencontrés dans la préservation de la dignité des personnes marginalisées ? » a demandé un·e intervenant·e d’un ton tranchant. La conversation s’est attardée sur le fait que les communautés les plus vulnérables, nouveaux arrivants, personnes handicapées, transgenres, sont extrêmement négligées par les initiatives actuelles en matière de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI). En réponse, Scott a souligné : « On ne peut pas traiter les personnes marginalisées comme des consultants pour améliorer l’image d’une organisation. Nous voulons supprimer les obstacles qui perpétuent ces injustices lorsque nous intégrons de nouvelles personnes dans notre communauté ».
Une autre personne a soulevé l’idée que les panélistes ne voyaient pas assez loin en termes d’accès. En plus de servir leur ville, leur pays, les festivals pourraient aussi avoir un impact à l’étranger, a-t-elle argumenté. « Pour moi, la notion d’accès peut être étendue au-delà des frontières. Si je peux envoyer un lien, un fichier, une vidéo à un ami chez moi en Iran, ça signifie quelque chose. Je me demande ce qui empêche les festivals de prendre ce genre d’initiatives. » Certains festivals sont plus habiles que d’autres pour archiver et diffuser leur programmation sur des plateformes comme Instagram, SoundCloud ou YouTube, mais cette provocation a suscité une prise de conscience majeure : l’accès implique également la solidarité et le partage à l’échelle internationale.
Le contraste entre la présentation initiale et la réaction qui s’en est suivie était frappant. Ce qui ressort principalement, c’est que bien que les organisations puissent avoir une liste étendue de priorités, celles qui sont les plus pressantes pour les artistes et le public sont clairement l’accès et l’équité.
Entre 2023 et 2024, l’enquête Future Festivals a sondé 125 artistes, commissaires et organisateur·rice·s de festivals issu·e·s d’une douzaine de pays sur l’état des infrastructures culturelles dans leurs communautés. Voici quelques réponses obtenues concernant les secteurs où certain·e·s répondant·e·s estiment que les festivals devraient concentrer leurs efforts.
« Les festivals devraient investir dans la diversification des savoirs et de la créativité de façon à prototyper des solutions aux enjeux culturels pressants. Je suis convaincu que des solutions peuvent émerger quand on réunit, dans un même espace, différentes disciplines, cultures et perspectives. »
Samito Matsinhe est un musicien né à Maputo et basé à Montréal. Il est le fondateur de FEZIHAUS™, un «label/atelier » axé sur la création d’écosystèmes créatifs équitables. Il dirige aussi CONVERSAS : Who’s Missing In This Room?, un projet pilote, podcast et série vidéo, qui aborde les barrières systémiques dans les arts en réunissant des créateur·rice·s marginalisé·e·s et en favorisant des discussions sur l’équité.
« La présence physique, corporelle, est irremplaçable, elle représente une grande partie de l’expérience qu’on se fait d’un festival. La pandémie a fragilisé cet aspect, et a rendu ces moments plus rares et parfois moins accessibles. Il est essentiel d’imaginer des parcours expérientiels à la fois accessibles, sécurisés et hybrides. Cela ouvrirait de nouvelles possibilités de collaboration entre les arts, la technologie et les politiques publiques. »
Milia Xin Bi est une commissaire et écrivaine basée entre Manchester et Shanghai, dont la pratique curatoriale explore l’intersection des arts, des technologies décentralisées et des (sous)cultures sociales contemporaines. Xin fait partie du Chronus Art Center depuis 2017 et a remporté le Hyundai Blue Prize Art+Tech en 2022.
« Il est temps de passer à l’action pour transformer le paysage culturel pour de bon, au lieu de se contenter de discuter à travers des conférences ou des ateliers. Les grands festivals devraient entrer en contact avec les projets DIY et leur offrir une place dans leurs programmations — ou en dehors, tout au long de l’année. La question d’inclusivité doit être adressée, mais pas pour sauver les apparences, plutôt en tant qu’actions concrètes pour aller chercher des artistes issu·e·s de différents backgrounds, avec différents types de pratiques, et les intégrer à leur programmation. »
Kasra Goodarznezhad est un artiste en nouveaux médias basé à Toronto, avec un intérêt marqué pour la musique, la performance et l’installation. Kasra est actuellement directeur du prototypage chez UKAI Projects où il programme, produit et soutient le développement d’œuvres et d’événements live.
Situé dans le centre-ville de Toronto, l’énorme édifice du TIFF Lightbox est l’un des rares complexes cinématographiques spécialement conçus pour accueillir un festival international de cinéma. Du 17 au 22 octobre 2023, par contre, les cinq salles de cinéma qui s’y trouvent, ainsi que sa galerie et son restaurant ont accueilli la 24e édition d’imagineNATIVE, le plus grand festival consacré aux films et aux arts médiatiques autochtones au monde. À cette occasion, des centaines de scénaristes, réalisateur·rice·s et artistes autochtones se sont rassemblé·e·s, transformant un lieu généralement fréquenté par les stars d’Hollywood et de Cannes lors du Festival International du Film de Toronto en une vitrine pour les médias autochtones. Le festival mettait en avant une gamme variée de formes artistiques, allant des longs métrages et des courts métrages aux nouvelles expressions interactives telles que les installations, les jeux vidéo et la réalité virtuelle.
Fondé en 2000 par Cynthia Lickers-Sage en collaboration avec le centre de distribution d’art vidéo canadien Vtape, imagineNATIVE a été créé pour répondre à un besoin criant, celui de pallier au manque de plateforme pour les cinéastes et vidéastes autochtones, pour qu’iels puissent présenter leur travail. À ses débuts, le festival était « la seule option disponible », mais selon Naomi Johnson, directrice générale, le paysage culturel a considérablement évolué depuis. Elle met en parallèle les modestes débuts du festival à l’environnement actuel, désormais plus favorable, où les grands studios de cinéma et de télévision reconnaissent enfin la richesse des perspectives autochtones. Un exemple notable est la série Reservation Dogs, développée par Sterlin Harjo et Taika Waititi, qui explore la vie d’un groupe d’adolescent·e·s autochtones en Oklahoma. Cette série, réalisée et interprétée principalement par des membres des communautés autochtones, a reçu des éloges critiques. Il y a dix ans à peine, elle aurait eu peu de chances d’être diffusée sur la chaîne américaine FX. Partie d’une initiative visant à combler un manque de représentation à l’échelle nationale, imagineNATIVE est aujourd’hui un carrefour mondial de premier plan pour les réalisateur·rice·s autochtones. À l’instar de festivals prestigieux comme Sundance ou Hot Docs, imagineNATIVE est maintenant un rendez-vous incontournable où l’industrie cinématographique peut découvrir une nouvelle génération de talents.
Les points forts de la programmation de 2023 comprenaient les premières mondiales et nord-américaines de Fancy Dance (2023) et Odisea Amazónica (2021). Fancy Dance, réalisé par Erica Tremblay de la nation Seneca-Cayuga, suit le parcours d’une jeune fille à la recherche de sa sœur, tout en examinant les impacts de la crise des femmes et filles autochtones disparues et assassinées au sein d’une petite communauté et Odisea Amazónica, des réalisateurs Quecha Diego et Álvaro Sarmiento, documente le travail (et les vies) des personnes qui déplacent des marchandises de long de l’Amazone, du côté péruvien. Également au programme, un joyeux marathon de visionnement d’épisodes de la dernière saison de Reservation Dogs en compagnie du réalisateur et showrunner Sterlin Harjo. Au total, 14 longs métrages et 70 courts métrages ont été projetés. En plus des projections cinématographiques, l’espace iNdigital a été animé par des œuvres interactives telles que SkoBots (2022) de Danielle Boyer, qui met en scène des robots sympathiques pour promouvoir la réappropriation des langues autochtones, et EłeghààŁ ; EłeghààŁ ; All At Once (2022) de l’artiste déné Casey Koyczan, une expérience de réalité virtuelle spéculative explorant un futur nordique où d’énormes animaux errent en liberté. D’autres œuvres de nouveaux médias ont également été exposées dans divers lieux satellites à Toronto, notamment InterAccess, Trinity Square Video, et Vtape.
Lors du festival, on a également mis de l’avant les initiatives de mentorat de l’Institut imagineNATIVE. Des cinéastes, musicien·ne·s, écrivain·e·s et rédacteur·rice·s en chef autochtones en début de carrière ont partagé leurs expériences et parlé du développement de courts métrages ou de la création de scénarios. Ce programme est une vraie corne d’abondance, une grande partie des œuvres produites étant destinée à être présentée lors des prochaines éditions du festival, dans la catégorie imagineNATIVE Originals. Bien que la plupart des festivals jouent maintenant un rôle d’incubateur et soutiennent les artistes, imagineNATIVE aide non seulement les créateurs et les créatrices autochtones à trouver (et à préserver) leur voix, il les prépare aussi à naviguer dans une industrie parfois difficile, avec un solide réseau de soutien à leur disposition. En plus de proposer un mentorat direct pour quelques élu·e·s chaque année, imagineNATIVE a mis en place un généreux programme de bourses d’une valeur totale de 65 000$ CA, visant à reconnaître et à encourager le talent à travers les divers médias et formats. On peut lire dans l’énoncé de mission de ce programme : « Nous gérerons notre propre destin et maintiendrons notre fierté et notre identité à travers l’histoire. » Ce mandat affirmant la souveraineté narrative autochtone et promouvant une culture de soin et de soutien est au cœur de toutes les initiatives de imagineNATIVE.
La troisième édition du Future Festivals Lab s’est alors concentrée sur les notions de « soin » et de « soutien ». Plutôt que d’opter pour des conférences publiques, des panels ou des tables rondes, le festival a plutôt créé un cercle de partage privé exclusivement réservé aux travailleur·rice·s du milieu culturel. Un groupe formé de commissaires et de travailleur·rice·s autochtones de partout dans le monde, et d’organisateur·rice·s d’événements locaux, s’est réuni pour réfléchir et échanger. Comment les gens travaillant dans le domaine culturel peuvent-ils prendre soin d’eux et grandir tout en accomplissant leur travail essentiel ? À quoi ressemblerait des collaborations plus profondes et plus significatives ? Comment les organisations culturelles peuvent-elles demeurer flexibles et répondre aux besoins de leurs communautés locales ?
Domaines artistiques : Cinéma et vidéo, nouveau média et art numérique autochtones
Lieu : Tkaronto / Toronto, Canada
Lancement : 2000
Fréquence : Annuel
Visiteurs : ~23,500 et 7000 en ligne
Équipe : 16 employés permanents
Structure : OBNL (Organisme à but non lucratif)
Financement : Public (national, provincial, municipal)
Types de présentation : Projections, expositions, performances, conférences, programme complémentaire en ligne et tournée nationale
Naomi Johnson, Kanien’kehá:ka (Mohawk) Bear clan des Six Nations, est directrice exécutive de imagineNATIVE, le plus grand festival de films et d’arts médiatiques autochtones au monde. Auparavant, elle a été directrice artistique du Woodland Cultural Centre pendant sept ans. En 2023, Johnson a reçu le prix Margo Bindhardt et Rita Davies de la Toronto Arts Foundation pour son leadership dans le domaine des arts et de la culture.
C’est fantastique qu’il y ait beaucoup plus d’opportunités aujourd’hui, mais ce qui nous démarque vraiment, c’est la façon dont nous les mettons en place. Nous sommes une organisation très axée sur la création de liens. Pour nous, les relations, c’est vraiment important. Je pense qu’il est essentiel pour notre mission de nous assurer que les créateur·rice·s se sentent soutenu·e·s et qu’iels ont un lieu sûr où aller. La confiance est une priorité dans tout notre travail, même avec nos plus gros partenaires. Que ce soit avec une compagnie de jeux vidéo ou un distributeur, nous nous assurons que la relation est solide et que nos valeurs sont les mêmes. Il est déjà arrivé que des relations se détériorent et que je me dise : « Je n’ai pas apprécié leurs propos » ou qu’un membre de mon équipe dise : « Je n’ai pas aimé leur façon de me parler » lors d’une réunion. Si l’ambiance n’est pas bonne, nous mettons un terme à la relation.
Il est aussi de plus en plus facile d’obtenir des aides financières. Par exemple, le Bureau de L’éCran Autochtone, récemment mis en place, offre de superbes opportunités de financement aux cinéastes établi·e·s ayant plusieurs projets à leur actif. Et nous nous positionnons comme une plateforme accueillante pour tous. Peu importe où vous en êtes dans votre parcours professionnel, nous vous encourageons à participer à imagineNATIVE.
J’ai moi-même bénéficié directement du programme de mentorat de imagineNATIVE en suivant une formation d’un an sous la direction de mon prédécesseur, Jason Ryle, avant d’occuper le poste de directrice exécutive. C’était un indicateur assez clair des valeurs de l’organisation. Le rôle de directeur adjoint a également été rétabli, occupé présentement par mon collègue David Morrison. Ce rôle suit un modèle similaire à celui que j’ai suivi avec Jason. L’idée est d’assurer un encadrement constant afin que quelqu’un soit prêt à prendre le relais en cas de besoin. Une bonne stratégie de succession est essentielle dans le monde souvent précaire des arts à but non lucratif.
Pour illustrer avec un exemple concret, le Bureau de L’éCran Autochtone représente un progrès considérable. C’est majeur. Le fait que imagineNATIVE soit désormais un festival de films international ayant des liens avec de nombreux autres festivals autochtones dans le monde, et qu’ils se tournent vers nous pour des conseils, c’est incroyablement gratifiant, c’était nous qui cherchions ce type de support avant. Il y a un effort de collaboration et de réappropriation de notre identité, un travail pour connaître notre histoire et être porteur·euse·s de nos histoires. C’est important que chacun comprenne notre passé. Si j’étais une Canadienne moyenne, je serais en colère en découvrant les informations qui m’ont été cachées. Je veux croire que la plupart des Canadien·ne·s partagent ce sentiment. Lorsque les fosses communes d’enfants ont été découvertes au pensionnat de Kamloops en 2021, c’était la première fois de ma vie que je voyais une telle manifestation d’indignation pour notre peuple. À travers le pays, des gens portaient des chandails oranges en signe de solidarité lors de la fête du Canada. Personne n’avait envie de célébrer. Je n’avais jamais vu un tel soutien auparavant.
La vie culturelle d’une ville ne peut pas se maintenir avec seulement un ou deux grands événements. Quel type de ville voulons-nous habiter à long terme ? Si nous continuons comme ça, ça va mal se terminer. Il faut considérer les organisations artistiques comme des investissements. Nous investissons dans la santé de la communauté et de la ville. Je remarque que les priorités changent, en ce moment, selon les dirigeants en place, mais les décisions restent toujours liées à l’économie. Ça ne devrait pas être le seul facteur déterminant pour les politiques, mais même si c’est le cas, les festivals peuvent générer des millions en impact économique, et le secteur culturel ne voit aucune de ces retombées.
Nous avons lancé une initiative similaire en partenariat avec Reel Canada en 2022. Nous allons collaborer à nouveau avec eux pour proposer une programmation lors de la Journée nationale du film canadien, en intégrant des films autochtones dans plusieurs cinémas Cineplex Odeon à travers le pays.
Lily Gladstone a remporté le Golden Globe de la Meilleure Actrice pour son rôle dans Killers of the Flower Moon (2023), et c’était un moment vraiment remarquable. J’ai vu tant de personnes autochtones exprimer leur joie et leur amour avec cette victoire, ça me réjouit profondément. Historiquement, pour beaucoup d’entre nous, il y a eu une profonde sensation de manque (et un manque bien réel), surtout pour ceux et celles qui ont grandi dans des réserves. L’idée que certain·e·s d’entre nous puissent réussir suscitait parfois une réaction de jalousie ou de rivalité. C’est pourquoi voir tant de gens vraiment heureux et célébrant un succès est si gratifiant. C’est un signe des temps qui changent.
En privé, les membres du secteur culturel ont des conversations différentes de celles qu’ils ont en public. Face à un auditoire, on se doit d’être diplomate, transmettre de l’optimisme et répondre aux attentes des bailleurs de fonds. En coulisses, on peut discuter plus ouvertement des difficultés rencontrées au quotidien pour créer une programmation solide avec des ressources limitées. L’épuisement, la frustration, et parfois même la crainte de ne pas pouvoir continuer à justifier indéfiniment, d’un point de vue économique, le maintien de leurs activités, sont autant d’éléments qui resurgissent. Au-delà de ces difficultés, ils partagent aussi des récits de résilience et se soutiennent mutuellement avec générosité.
Le 18 octobre, imagineNATIVE a accueilli un cercle de partage réservé aux travailleur·e·s de la culture. Contrairement aux autres sessions du Future Festival Lab, qui étaient principalement composées de personnes blanches et européennes, la majorité des participant·e·s était constituée de travailleur·euse·s artistiques autochtones et de la diaspora sud-asiatique. Le contexte politique était plus complexe cette fois-ci, marqué par les tensions entre les valeurs autochtones et les normes plus colonialistes du secteur artistique international. L’événement s’est tenu à l’extérieur des murs du festival, à Artscape Sandbox, un espace événementiel confronté à des difficultés financières sérieuses, ce qui soulève des questions importantes sur le soutien aux arts à Toronto. Les participant·e·s ont parlé du travail artistique dans le contexte du néolibéralisme sans aucune retenue.
Festival Circle Conversation: “Navigating Challenges + Shaping Futures” with Liisa Holmberg (Arctic Indigenous Film Fund, International Sami Film Institute), Rosina Kazi (Bricks and Glitter); Ted Steven (Frequencies); Heather Haynes (Hot Docs Canadian International Documentary Festival); Candace Scott-Moore (Indigenous Fashion Arts); Naomi Johnson, Cynthia Lickers-Sage, Kaitlynn Tomaselli (imagineNATIVE); Belinda Kwan, Evangeline Brooks (InterAccess); Tonya Williams (JAYU); Madeleine de Young (Māoriland Film Festival); Sarah Mackenzie, Alain Mongeau, Maurice Jones (MUTEK); Katherine Bruce (Planet in Focus); Deanna Wong (Reel Asian Film Festival); Tonya Williams (Reelworld Film Festival); Kalpana Srinarayanadas (Regent Park Film Festival); Cam Scott (Send+Receive); Sanjeet Takhar (The Music Gallery); Kasra Goodarznezhad, Luisa Ji (UKAI Projects); Scott Miller Berry (Workman Arts)
« Nous sommes trop occupé·e·s pour le faire. Nous le faisons pas assez », déclare Naomi Johnson. « Il y a des solutions collectives parmi nous, et il y a une façon de militer ensemble qui pourrait être faite », s’enthousiasme-t-elle alors que tout le monde se présente et exprime à tour de rôle leurs espoirs et leurs inquiétudes. Profitant du « safe space », plusieurs des premier·ère·s intervenant·e·s, dont Sanjeet Takhar (The Music Gallery) et Belinda Kwan (InterAccess), entament la conversation en réfléchissant sur l’idée de capacité et d’épuisement professionnel.
« Je pense que notre problème, en tant qu’organisation, c’est que nous ne pouvons pas rêver assez grand », dit Takhar de la sensation suffocante provoquée par le manque de ressources perpétuel. « Nous sommes physiquement incapables d’en faire plus et nous n’avons pas les moyens d’augmenter notre personnel ». Elle explique en détail l’impact de cette situation sur son objectif principal : donner l’argent aux artistes. Quant à elle, Kwan explique : « Avec InterAccess, nous avons présentement un programme pilote de prise de notes où nous rémunérons les artistes pour qu’iels assistent à des événements dans le cadre de leur recherche créative. Ces notes sont ensuite partagées à d’autres personnes, ce qui augmente l’accessibilité, et nous redonnons des fonds dans le travail des artistes. Pourquoi ne pas plutôt embaucher des artistes au lieu de confier ce travail à des personnes d’autres domaines ? »
Plusieurs intervenant·e·s ont déploré l’effondrement de leurs pratiques artistiques personnelles (et parfois même, l’arrêt complet) en raison de leur engagement quotidien à soutenir d’autres artistes. « À l’IFA, nous avons instauré les vendredis de bien-être », explique Candace Scott-Moore, faisant référence à une initiative de l’Indigenous Fashion Arts visant à allouer du temps pour le repos et le développement personnel. « Avant, j’étais une workaholic, mais maintenant j’ai des limites », se réjouit-elle. « Je vais voler ça pour imagineNATIVE », plaisante Johnson, provoquant un rire généralisé. Les représentant·e·s d’autres organisations ont partagé leurs propres pratiques de self-care. « Nous essayons de chacun faire quelques résidences en dehors du Canada, au cours de l’année, mettre à pause le travail administratif pour quelques semaines et juste faire de l’art », explique Luisa Ji à propos d’une initiative de UKAI Projects visant à garantir à chaque membre de l’équipe un temps d’arrêt au-delà de leurs activités habituelles.
« Le salaire est la raison pour laquelle j’ai quitté le domaine », partage une ancienne employée de imagineNATIVE. « Je ne pouvais pas me permettre de vivre à Toronto. J’étais enceinte à l’époque. » Et l’augmentation de salaire qu’offrait le passage à un autre secteur était séduisante. Dix ans plus tard, elle se demande : « Est-ce que je peux me permettre d’y retourner ? Combien de gens avons-nous perdu, des bons travailleurs, simplement parce qu’ils ou elles n’avaient pas les moyens de travailler dans les arts ? »
« Si les artistes ne parviennent pas à survivre, comme c’est le cas pour la plupart d’entre nous à Toronto, alors tout le système est voué à l’échec », déclare Rosina Kazi (Bricks and Glitter). Venant d’un espace DIY qui rassemble des artistes queer, trans et racialisé·e·s, elle tente de supporter les gens les plus impactés par la gentrification rapide ayant lieu à Toronto. « Dans le domaine des arts, on prétend souvent qu’on a ce qui se fait de mieux, tout ce qui est le plus cool. Pendant ce temps-là, la moitié d’entre nous arrive à peine à se nourrir et fréquente les banques alimentaires » , explique-t-elle, soulignant que le secteur culturel devrait s’engager pour défendre les droits au logement et à l’alimentation. Cam Scott (Send+Receive) se rappelle qu’un ami a récemment suggéré que les artistes devraient bénéficier d’un revenu de base universel. « Pourquoi se limiter aux artistes ? », a répondu Scott. « Nous devons dé-spécialiser l’art », insiste-t-il, en implorant que le secteur artistique confronte les problèmes de façon plus systémique plutôt que de se replier sur lui-même.
Plusieurs personnes ont partagé des récits de résilience et d’innovation pour faire face à la précarité. Madeleine de Young illustre comment son équipe au Māoriland Film Festival a quintuplé ses activités pendant la pandémie en explorant les liens qui unissent toutes les formes d’art que célèbre le festival. « Comme il n’y a pas de films sans artistes, nous avons ouvert une galerie d’art. Nous voulons impliquer les jeunes, donc nous proposons des cours de théâtre et de danse pour enfants. » Un studio commercial complémentaire engage une équipe de travailleur·euse·s à l’interne pour générer des revenus, un espace événementiel accueille des artistes autochtones, et une sorte de service de catering communautaire nourrit le personnel en plus de créer quelques retombées économiques, explique-t-elle. « Nous avons réussi à diversifier nos activités pour garantir un financement de base, ce qui nous permet de maintenir les emplois de nos 28 membres de l’équipe avec des salaires raisonnables pour les standards d’Ōtaki, en Nouvelle-Zélande. »
« Nous avons tous et toutes fait face à des difficultés similaires, mais elles varient selon nos contextes locaux. », dit Maurice Jones de MUTEK, alors que la session touche à sa fin. Bien qu’il n’y ait pas de solution simple pour contrer la pression constante de devoir faire plus avec moins de ressources et de temps, les participant·e·s peuvent trouver un réconfort dans le soutien et la compréhension mutuelle que ce type de rencontre génère.
Entre 2023 et 2024, l’enquête Future Festivals a sondé 125 artistes, commissaires et organisateur·rice·s de festivals issu·e·s d’une douzaine de pays sur l’état des infrastructures culturelles dans leurs communautés. Voici quelques exemples des préoccupations exprimées par les membres du milieu culturel.
« Les énormes coupes budgétaires du nouveau gouvernement conservateur slovaque ont fait s’effondrer tout un pan du secteur culturel. Ça va forcément entraîner une déprofessionnalisation des travailleuses et travailleurs des arts, et éventuellement, engendrer la perte de notre identité culturelle. Je ne crois pas que nous soyons prêts pour cette nouvelle ère d’austérité et de fragilité généralisée. En tant qu’organisatrice de festivals, ça m’inquiète profondément. »
Lucia Dubačová est une stratégiste culturelle et commissaire slovaque spécialisée dans les arts et la culture numériques. Elle est la directrice fondatrice du Sensorium Festival de Bratislava et consultante pour le Metropolitan Institute. Elle est également commissaire du Signal Forum à Prague, elle a dirigé le département de recherche et de développement du Slovak Design Center, et elle a géré la candidature (réussie) de Trenčín pour le titre de Capitale Européenne de la Culture 2026.
« J’ai de plus en plus de mal avec les cadres de notre pratique artistique et curatoriale. On prétend souvent s’attaquer aux grands enjeux de notre époque, mais on passe à côté du véritable potentiel des arts comme force de transformation et de libération. Trop souvent, les questions éco-sociétales sont abordées de façon superficielle, à travers des gestes esthétiques performatifs qui relèvent plus de la « réalisation de soi » que d’un réel engagement. On a besoin de travailler de façon plus collaborative pour redonner du sens à ce qu’on fait, et pour rediriger nos efforts vers la communauté. Ce changement serait bénéfique à notre secteur, et aussi pour la planète. »
Carmen Salas est une commissaire et productrice culturelle espagnole travaillant à l’intersection des arts et du changement systémique. Elle est fondatrice de Connecting the Dots, un forum international basé à Mexico sur la créativité, l’art et la culture numérique. Elle a également cofondé le célèbre Alpha-ville Festival à Londres, qui a été actif de 2009 à 2016.
« La scène expérimentale et underground au Brésil traverse une période très difficile ! On ne peut pas rivaliser avec l’arrivée massive de grands festivals, avec leurs têtes d’affiche et leurs commanditaires. Organiser un événement international d’art sonore avec, comme unique source de revenus, la vente de billets, c’est impossible. On a besoin de soutien, mais les commanditaires ne s’intéressent qu’aux événements capables d’attirer des foules. »
Chico Dub est un directeur artistique, commissaire et gestionnaire culturel basé à Rio de Janeiro et São Paulo, spécialisé dans la musique avant-garde et l’art sonore. Il est directeur et commissaire du Novas Frequências Festival. Il a précédemment été directeur artistique du Centre culturel Oi Futuro, commissaire musical du Centre culturel de São Paulo, et gestionnaire et commissaire d’Incidências Sonoras.
En février, à Québec, c’est le « pic de l’hiver canadien ». Les températures descendent souvent jusqu’à -15°C, et quand le vent souffle, c’est encore plus intense. Mois Multi combat ce temps glacial, chaque hiver, avec une programmation d’art et de performances multidisciplinaires audacieuse et expérimentale. Cette année, sa chaleur et sa joie ont littéralement imprégné les rues du quartier St-Roch grâce à la réalité augmentée. Les résident·e·s ont pu y voir, par exemple, l’image d’une femme de type cartoon flâner près d’un centre de loisirs ou une structure géométrique abstraite s’élever au-dessus d’une colline. Emile Beauchemin, le commissaire de Mois Multi, a décrit avec poésie l’édition 2024 du festival qui s’est tenu du 1-25 février 2024. La programmation, pour notre 25e anniversaire, offre les « monstres, martyrs et cieux » nécessaires pour nourrir l’âme et l’imagination des participant·e·s. En comparant les performances musicales, les installations et les expériences de réalité mixte à des rencontres avec des créatures magiques et des utopies idylliques, Beauchemin évoque le mythe pour expliquer comment Mois Multi « défie la prudence ».
La première édition de Mois Multi s’est tenue en l’an 2000. Le festival était une initiative de Productions Recto-Verso, également à l’origine de Méduse, un centre d’art et une coopérative tentaculaire située à Québec. Comme plusieurs autres festivals de l’époque dont MUTEK, Mois Multi a émergé au tournant du nouveau millénaire, alors que les arts médiatiques se libéraient des formes traditionnelles telles que l’art vidéo et l’image en mouvement pour devenir des espaces d’expérimentation éphémères. Dès le début, la programmation mettait de l’avant ces nouvelles formes artistiques, avec des projets développés localement. Recto-Verso concevait des œuvres originales qui chamboulaient les scénographies traditionnelles de l’époque : des environnements et des machines étranges qui utilisaient les nouvelles technologies et impliquaient d’importantes équipes tant sur le plan artistique que technique. Des œuvres qui « défient la prudence », quoi !
Parmi les réalisations marquantes des débuts figuraient Lumens (2000-2004), une installation-performance audiovisuelle de la conceptrice d’éclairage Caroline Ross se tenant dans un cylindre sur-élevé et Machin-E (E pur, si muove!) (2001-02), une machine dadaesque de Rachel Dubuc et Berri R. Bergeron qui joue (et détruit) différents types de contenu avec une mécanique d’horlogerie. Depuis le début, Mois Multi s’est constamment investi dans la recherche-création multidisciplinaire, donnant lieu à la réalisation de 48 performances et installations expérimentales, dont LE MOBILE (2010) de Carole Nadeau, Eotone (2014) de Herman Kolgen et David Letellier, et Ashes (2018) de Martin Messier et Yro. Ces œuvres ont été présentées au Mois Multi pour ensuite voyager dans des festivals à travers le monde.
La programmation de 2024 continue dans la même veine avec des incubations d’œuvres à l’interne. Le duo d’artistes belge Club Efemeer a présenté le résultat d’un mois de résidence, Voile (2024), dans une boîte noire l’intérieur du Complexe Méduse. L’installation mettait en scène un voile lumineux délicat animé par des lasers, de la fumée et de l’obscurité, une forme immatérielle se mouvant comme un rideau dans la brise. L’artiste et compositrice Mykalle Bielinski a quant à elle proposé Warm Up (2024), une performance lors de laquelle l’artiste a construit un vélo stationnaire sur scène pour alimenter son microphone et son ordinateur portable en électricité, une vraie performance de décroissance. Dans La Nef, ancien espace culte, le sculpteur-musicien Navid Navab a joué sur un orgue à tuyaux centenaire non pas avec un clavier traditionnel, mais avec des machines et des microcontrôleurs chaotiques.
L’excentricité qui imprégnait les festivités s’est également ressentie à Volet Pro, un symposium dirigé par Amélie Laurence Fortin, programmatrice invitée. Ce symposium a pu situer la programmation du festival dans un contexte plus large en abordant des sujets comme la créativité post-générative de l’IA et la conception d’expositions virtuelles, tout en facilitant des discussions nuancées pour soutenir les écosystèmes artistiques locaux et internationaux. Directement en lien avec Future Festivals, les organisateur·rice·s de trois nouveaux festivals québécois ont partagé les moments forts de leur programmation et ce qu’iels ont appris en travaillant sur les premières éditions de leurs festivals respectifs, L’Écoute, Le Casse-Gueule, un festival organisé par des étudiant·e·s de l’Université Laval. Une conversation avec les éditeur·rice·s de BLOK, Espace, et HOLO a permis à la scène des médias indépendants de discuter à propos de son engagement envers le milieu des art et des difficultés qu’elle rencontre à trouver un public dans le contexte actuel d’économie de l’attention.
Le projet ambitieux du jardin de sculptures en réalité augmentée, L’Espace suspendu, montre que Mois Multi cherche à aller au-delà d’une programmation audacieuse en visant également à rendre l’accès plus démocratique. En plus d’enrichir l’art public, ce projet a offert à plusieurs artistes venant de milieux plus traditionnels comme l’illustration et la sculpture, l’occasion d’explorer la réalité augmentée. Carol-Ann Belzil-Normand, Ludovic Boney, Cooke Sasseville, et Fanny Mesnard, qui n’avaient aucune expérience préalable avec la RA, ont été soutenu·e·s par Recto-Verso, en collaboration avec les technologues locaux ALTKEY, à toutes les étapes du projet. Ce type de programme prépare le terrain pour familiariser d’autres artistes à la RA dans le futur. Le festival consacre également une partie de sa programmation aux familles. Les arts médiatiques sont souvent inadaptés pour les enfants, mais Mois Multi transforme certains des projets les plus ludiques qu’il reçoit en activités accessibles pour les plus jeunes. Par exemple, les enfants ont pu explorer et manipuler des sons grâce à l’interactivité expérimentale et abstraite OCTOCOSM[E] (2023), un synthétiseur drone audiovisuel créé par Vincent Fillion.
L’édition de Mois Multi a représenté un point tournant pour Future Festivals. Organisée à mi-parcours du projet, elle a réuni les participant·e·s des festivals partenaires pour effectuer un premier bilan. Qu’avons-nous appris concernant nos besoins, nos aspirations, et l’état des infrastructures culturelles en général ? Quelles sont les lacunes du projet, les angles morts qui échappent à nos réalités (principalement occidentales) et que nous n’avons pas encore explorés ? Ces découvertes ont-elles modifié nos visions initiales pour l’avenir, et surtout, comment pouvons-nous les mettre en œuvre concrètement ?
Domaines artistiques : Art multidisciplinaire et électronique
Lieu : Kébec / Québec, Canada
Lancement : 2000
Fréquence : Annuel
Visiteurs : 8000 à 10 000
Équipe: 5 permanents, 30 temporaires, 35 bénévoles
Structure : OBNL (organisme à but non lucratif)
Financement : Public (national, provincial, municipal)
Types de représentation : Spectacles, expositions, performances, art public, conférences
La fragilité du secteur culturel se reflète souvent dans les problèmes financiers auxquels les festivals doivent faire face, comme les coupes budgétaires par exemple. Après les succès électoraux du parti conservateur principal en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, l’un de nos festivals partenaires, NEW NOW, hésite à organiser sa troisième édition biennale en 2025. Rafael Dernbach explique : « La menace d’un virage vers l’extrême-droite est bien réelle. Les partis conservateurs traditionnels flirtent avec des positions extrémistes pour gagner des voix. Mais il y a de l’espoir. La semaine dernière, j’ai participé à une manifestation au Reichstag avec ma famille et mes ami·e·s, où 150 000 personnes ont marché contre le populisme d’extrême-droite. »
Le populisme n’est pas la seule menace qui pèse sur les arts. « J’étais à Berlin pour la Transmediale », raconte Maurice Jones, chargé de projet de Future Festivals. « Le discours d’ouverture et la conférence représentaient le meilleur de ce qu’un festival peut accomplir en période de crise et d’instabilité. C’était une lueur d’espoir. », ajoute-t-il, faisant référence à l’ambiance glaciale dans le milieu culturel allemand après le 7 octobre et la réponse brutale d’Israël envers la Palestine. « Le festival a pu créer un espace où des discussions très difficiles, complètement absentes des médias mainstreams, ont pu avoir lieu.»
Ces témoignages partagés au début du quatrième Future Festivals Lab illustrent bien l’importance du projet. Même dans les pays plus progressistes, l’avenir de la culture est loin d’être assuré. Le soutien artistique peut rapidement se transformer en coupes budgétaires, en fermetures et même en censure. Avec un sentiment d’urgence renouvelé, l’équipe de Future Festivals a réalisé un bilan de mi-parcours dans le but d’élaborer un plan d’action basé sur les recherches des derniers mois et sur les données recueillies.
Workshop: “Navigating Challenges + Shaping Futures” with Alexander Scholz, Greg J. Smith (HOLO); Naomi Johnson, Kaitlynn Tomaselli (imagineNATIVE); Rafael Dernbach (NEW NOW); Sarah Mackenzie, Alain Mongeau, Maurice Jones (MUTEK); Damian Romero (MUTEK.MX); Emile Beauchemin, Mélanie Bédard (Mois Multi & Recto-Verso); and Cam Scott (Send+Receive)
Le groupe de recherche de Future Festivals a identifié plusieurs domaines nécessitant des changements urgents : la réduction des inégalités, la lutte contre l’épuisement professionnel et la diminution de l’empreinte carbone. Jusqu’à présent, les sessions de laboratoire ont mis en lumière des thèmes et des approches comme la décroissance (NEW NOW), l’accessibilité radicale et l’inclusivité (MUTEK), ainsi que l’affirmation de la souveraineté narrative des peuples autochtones (imagineNATIVE). Mois Multi a constitué une étape charnière pour le projet. Après de nombreux ateliers et consultations, il était temps de transformer les concepts abstraits en idées concrètes.
L’équipe s’est rassemblée autour d’une grande table au dernier étage de La Charpente des fauves, dans un espace de travail ouvert rempli de lumière. « Le travail que nous avons accompli jusqu’à présent nous a bien préparés pour cette étape du projet », a affirmé Jones d’entrée de jeu, « Aujourd’hui, nous finalisons les objectifs et les résultats pour Future Festivals ». Pour se faire, le groupe passera en revue le contenu très dense des séances de « thérapie de groupe » qui ont eu lieu au cours de l’année. Dernbach a ajouté : « Les tensions peuvent être vues comme un écart entre comment les choses sont, et comment elles pourraient être. Notre objectif est de cartographier ces tensions, et de les masser bien comme il faut. »
Le groupe s’est ensuite séparé en plus petits groupes, et pendant trois heures, chacun d’entre eux a eu à créer une liste de « besoins essentiels » à partir des informations répertoriées lors des rencontres précédentes. Ils ont ensuite eu à envisager des actions concrètes pour répondre à ces besoins. Les conversations sont devenues animées, avec différents groupes se passionnant pour une diversité de sujets allant de l’activisme politique à la création de crypto pour soutenir le secteur culturel. Les thèmes suivants représentent des tensions et des propositions d’interventions qui ont été soulevées lors de cet atelier.
Tension : Les festivals ont du mal à se faire remarquer et à maintenir l’attention du public à l’ère du capitalisme de plateforme. La communication avec le public se perd dans les algorithmes et le bruit des réseaux sociaux, les rendant relativement invisible localement, même s’ils sont reconnus à l’échelle nationale ou internationale.
Intervention : Prioriser une communication (plus) directe avec les différents publics et éviter de rivaliser dans le marché de l’attention. Les festivals peuvent renforcer leurs liens avec les communautés locales et les organisations artistiques de manière proactive pour augmenter leur public dans leur propre communauté.
Tension : Les festivals rencontrent des défis générationnels à bien des égards. Les jeunes publics sont souvent moins engagés, et on remarque parfois des frictions entre les employé·e·s seniors et juniors. Les attentes divergentes de chacune des générations concernant la programmation, la gouvernance et l’équité créent des divisions au sein des organisations.
Intervention : Développer une représentation multigénérationnelle au sein de la gouvernance et de la programmation. En favorisant un consensus et en offrant des opportunités aux jeunes membres de l’équipe, on peut cultiver un engagement et une passion commune pour le travail au sein de toute l’organisation. Il faut écouter les jeunes, les prendre comme ils sont, et même apprendre d’eux, si nous souhaitons que nos organisations restent pertinentes à long terme.
Tension : À gauche comme au centre, peu de politicien·ne·s soutiennent activement les arts, tandis qu’à droite, les arts sont souvent critiqués et décrits comme des dépenses superflues pour gagner des points politiques. Avec si peu de défenseurs au niveau national, régional et municipal, le secteur artistique est constamment menacé par des coupes budgétaires, l’austérité et les critiques.
Intervention : S’inspirer des tactiques de lobbying des grandes industries. Consulter les ancien·ne·s (et futur·es) ministres de la culture pour comprendre les rouages du lobbying, identifier des alliés au sein des institutions, et découvrir quelles stratégies de communication sont efficaces pour influencer les décisions politiques. Changer le consensus pour que les bénéfices des arts sur l’économie et la santé mentale soient largement reconnus. De plus, il est nécessaire de militer pour qu’un pourcentage fixe du PIB soit réservé aux arts, garantissant ainsi la protection de ce secteur contre les réductions budgétaires, indépendamment de qui est au pouvoir.
Tension : Les équipes des festivals manquent souvent de temps et de ressources pour rechercher et développer des partenariats avec d’autres organisations. Quand ces partenariats sont établis, ils sont souvent fragiles et peuvent être rapidement perdus à cause de la rotation du personnel. En conséquence, les organisations se trouvent constamment à la recherche de solutions de partenariat à court terme.
Intervention : Les festivals ayant des mandats et/ou une programmation similaires pourraient s’associer et se « partager » une personne en charge des partenariats sur la base d’un contrat à long terme, par exemple de cinq ans. Avec un rôle bien rémunéré et clairement défini, cette personne serait chargée d’établir des partenariats importants qui unissent et soutiennent plusieurs organisations sur des périodes prolongées.
Tension : Les attentes élevées et la rémunération insuffisante créent du stress pour les employé·e·s du secteur culturel. Les générations ont des perspectives différentes sur l’équilibre entre travail et vie personnelle, et les défis liés à la conciliation entre la famille et une carrière artistique compliquent la gestion des ressources humaines.
Intervention : Incorporer des moments dans les tâches quotidiennes pour permettre aux employé·e·s de développer leurs compétences et de suivre leurs passions. Proposer une flexibilité adaptée aux employé·e·s parents afin qu’iels puissent s’épanouir tant sur le plan professionnel que personnel. Si le secteur des arts ne peut pas se mesurer au secteur privé en termes de salaires, il doit compenser par des valeurs fortes et une qualité de vie supérieure.
La principale leçon à retenir de la phase de recherche du projet est l’importance d’une conversation soutenue, ce qui nécessite des espaces adaptés et un bon soutien. Par exemple, on pourrait organiser un sommet annuel qui rassemblerait les organisateur·rice·s de festivals et les gens travaillant dans le milieu culturel de partout dans le monde. Ce serait l’occasion idéale de partager des idées, d’améliorer nos compétences et de créer des liens. En somme, ce serait un festival pour les festivals, centré sur la solidarité dans le secteur culturel et la recherche de solutions aux problèmes communs.
Bonne nouvelle : la première édition de cet événement est en préparation ! Le Sommet Future Festivals est prévu pour le 19 août 2024, juste avant le 25e anniversaire de MUTEK Montréal. Une journée entière d’activités mettra en avant des innovateur·rice·s du secteur culturel et présentera de nombreuses études de cas inspirantes. C’est du moins l’objectif déclaré par Maurice Jones, chargé de projet de Future Festivals. « Et qui de mieux que les esprits créatifs réunis ici pour échanger des idées à ce sujet ? », a-t-il ajouté.
Le groupe a commencé à élaborer les sessions du sommet en mêlant des formats de partage inspirants qui encouragent l’ouverture et la générosité, à des exercices pratiques d’apprentissage animés par des expert·e·s. Naomi Johnson a souligné avec justesse : « J’aimerais vraiment acquérir des connaissances applicables et développer des nouvelles compétences, plutôt que d’entendre à nouveau que tout va mal. » Les sessions précédentes ont montré que la thérapie de groupe est essentielle, voire cathartique, mais ne doit être considérée que comme un premier pas.
L’idée d’un bootcamp pour les professionnel·le·s du secteur des festivals était au cœur de nombreuses propositions. Plusieurs ont suggéré d’associer des directeur·rice·s expérimenté·e·s à de jeunes ou aspirant·e·s organisateur·rice·s, via des séances de mentorat ciblant les défis spécifiques du secteur. D’autres ont mis l’accent sur des formations pratiques en lobbying, création de communautés et gestion d’organisations. L’idée la plus ambitieuse était celle d’une Académie de Future Festivals, qui offrirait un cadre complet de développement des compétences, allant des ateliers pour débutant·e·s aux masterclass.
Le Sommet Future Festival doit être conçu pour être accessible aux familles. Personne ne devrait avoir à choisir entre ses enfants et l’art. C’est pourquoi nous proposons de créer un jardin d’enfants sur place pour accueillir les enfants pendant le festival. De plus, des coachs spécialisé·e·s dans l’équilibre entre travail et vie personnelle offriront des séances de conseil pour les parents. Et pourquoi ne pas tout simplement impliquer les enfants dans les séances de planification du sommet ? Après tout, ce sont eux qui hériteront des infrastructures que nous construisons aujourd’hui.
En s’appuyant sur les discussions antérieures sur le développement d’une culture politique, nous avons établi une liste de personnes que nous souhaitons inviter au sommet. En tête de liste figurent les représentant·e·s des principaux organismes de financement ainsi que la Ministre du Patrimoine canadien. Rien de tel que d’impliquer les personnes qui prennent les décisions pour leur faire prendre conscience de l’état du milieu culturel et de son potentiel. L’idée d’une « Journée sans les arts » a été proposée en marge du sommet, consistant à suspendre les activités à travers tout le secteur culturel le temps d’une journée afin d’attirer l’attention des médias et de sensibiliser le public aux difficultés majeures auxquelles nous sommes confrontés.
La proposition la plus intrigante transforme le format du sommet en un jeu de rôle grandeur nature. Une intervention théâtrale se déroulant en 2035 permet aux participant·e·s de négocier l’avenir des festivals en incarnant différents rôles. L’objectif est de susciter de l’empathie et de générer de nouvelles idées. Par exemple, les artistes jouent le rôle des décideurs politiques, tandis que les bailleurs de fonds se mettent dans la peau des travailleurs et travailleuses du milieu culturel en situation de précarité. « Les festivals sont menacés d’extinction ! Peut-on les sauver ? » Le défi est lancé !
La menace d’extinction pose également la question primordiale de l’archivage du travail des festivals après leur disparition, comme c’est potentiellement le cas pour NEW NOW. Comment assurer la conservation de leur précieux héritage ? Trop souvent, des initiatives importantes disparaissent sans laisser de traces. Pour répondre à ce problème, le groupe propose d’intégrer, lors du sommet Future Festivals, une initiation à l’archivage et à la préservation.
Toutes ces idées ne seront pas retenues, bien entendu. La portée du premier sommet Future Festivals est limitée par le budget, et non par l’imagination. Les festivals sont des experts pour créer de la magie, même avec des contraintes serrées. Notez-le à votre agenda, participez via futurefestivals@mutek.org, et si ce n’est pas déjà fait, répondez à notre enquête.
Entre 2023 et 2024, l’enquête Future Festivals a sondé 125 artistes, commissaires et organisateur·rice·s de festivals issu·e·s de plus d’une dizaine de pays sur l’état des infrastructures culturelles dans leurs communautés. Voici quelques exemples d’avancées mémorables.
« Chez FutureEverything, nous avons fait un gros travail pour renforcer la transparence au sein de l’organisation. Ça passe par des échanges réguliers avec l’équipe, des consultations externes et une collaboration étroite avec nos programmateur·rice·s. Nous avons mis en place des politiques claires en matière d’inclusion, d’accessibilité, d’équité et de durabilité, que nous avons suivi rigoureusement. Ça a fait une énorme différence avec notre équipe, et dans notre façon de travailler. Ça nous a permis de clarifier nos façons de faire ainsi que nos objectifs, et ça a eu un impact très positif dans notre façon de collaborer entre nous, et avec nos partenaires à l’externe. »
Irini Mirena Papadimitriou est une commissaire et gestionnaire culturelle grecque spécialisée dans l’exploration de l’impact des technologies sur la société et la culture. Elle est l’ancienne directrice créative de FutureEverything, une organisation artistique et laboratoire d’innovation basé à Manchester, et précédemment responsable des programmes numériques au musée V&A de Londres. En 2024, elle a rejoint Diriyah Art Futures à Riyad, en Arabie Saoudite, en tant que directrice d’exposition.
« L’édition 2023 du Gray Area Festival a mis l’accent sur l’accessibilité pour les personnes en situation de handicap, alors on a tout fait pour rendre le festival réellement accessible. Pour se faire, on a effectué des recherches, reçu des formations, on a consulté des expert·es en accessibilité, et on a créé un manuel d’instruction avec tout ce qu’on a appris. On l’utilise désormais comme référence pour toutes nos activités, autant que possible. Quelques-uns des services que nous avons mis en place : la présence de doulas pendant les événements, la traduction musicale en ASL pour les performances, ainsi que des espaces dédiés à la détente et à la désactivation sensorielle. »
Wade Wallerstein est un anthropologue numérique de la Bay Area. En ce moment, il est un commissaire associé au Gray Area, un espace artistique interdisciplinaire à but non lucratif à San Francisco. Ses recherches portent sur les technologies de simulation et la vie sociale dans les mondes virtuels.
« Nous avons toujours été très engagés à rendre notre programmation accessible aux jeunes, et ces dernières années, nos efforts ont vraiment porté fruits. Avec Digitale Welten, nous organisons chaque année un festival pour makers d’une semaine pour les enfants, et Jugend Hackt est devenu notre hackathon régulier pour les ados. En tant que commissaire et organisatrice de festivals parfois un peu désabusée, je retrouve beaucoup d’espoir en voyant l’ingéniosité et la créativité de ces jeunes esprits. »
Jeanne Charlotte Vogt est une commissaire, dramaturge, éducatrice et productrice créative basée à Hambourg. Elle est directrice artistique et directrice générale de NODE Forum for Digital Arts à Francfort, où elle a initié les programmes jeunesse Digitale Welten et Jugend hackt FFM. Elle fait également partie du projet de théâtre musical [in]operabilities qui explore l’esthétique de l’accessibilité dans le monde de l’opéra.
Une fiction de Future Festivals
par N O R M A L S
Il y a environ un an, nous avons lancé le groupe de recherche Future Festivals dans le but d’analyser de manière critique nos méthodes en tant qu’organisateurs et organisatrices de festivals. À l’origine, notre cohorte s’est réunie pour répondre à l’impératif urgent de repenser nos pratiques et, de façon plus générale, pour vérifier l’état de nos infrastructures culturelles à la suite de la pandémie de COVID-19.
La maladie virale étant relativement contenue, ou du moins, presque entièrement effacée de l’actualité, il était temps de faire l’inventaire des autres problèmes majeurs qui caractérisent cette polycrise actuelle. De l’hyperinflation à l’extraction technocapitaliste sous stéroïdes, en passant par les catastrophes climatiques et les génocides en cours, une abondance de problèmes se présentaient sur tous les fronts. Il ne s’agissait pas de prétendre que nos actions allaient résoudre ces problèmes, mais plutôt de reconnaître les réalités inévitables auxquelles nous faisions face.
Au cours de la dernière année, Future Festivals a été le lieu de laboratoires expérimentaux, d’ateliers spéculatifs, d’interventions artistiques et de discours performatifs qui ont cherché à réfléchir à ces problèmes complexes et à leurs impacts au sein des différentes communautés. Nous avons rassemblé une équipe d’organisateur·rice·s de festivals de partout dans le monde dans le but d’imaginer des avenirs où l’abondance, la résilience et le développement durable seraient choses courantes. Ces visions du futur carrément optimistes devaient servir de rétroviseur pour réfléchir de manière critique au moment présent et pour tenter de découvrir des nouvelles avenues pour effectuer les transformations nécessaires. Avec un peu de chance, ces exercices nous permettraient peut-être de créer quelques aperçus tangibles de ces futurs spéculatifs.
Si le projet a certainement stimulé l’imagination, les participant·e·s ont souvent eu du mal à faire le pont entre la vision et le potentiel réel de transformation. Nous nous sommes souvent sentis démunis face à l’ampleur des problèmes à surmonter. Les réalités du travail sur le terrain semblaient entraver notre capacité à rêver et à manifester de l’abondance, de la résilience et de la durabilité. Il était intéressant de constater que les festivals, dont le mandat est de proposer des visions d’avenirs plus sains à leur public, rencontraient des difficultés à appliquer ces pratiques à leur propre organisation. Si nous ne parvenions pas à imaginer notre propre avenir, comment pouvions-nous continuer à inspirer les autres ?
Et finalement, nous y sommes. Été 2024. L’heure de l’intervention est arrivée. Nous étions tous et toutes un peu fatigué·e·s et incertain·e·s suite à notre retraite au Mois Multi, en février dernier, mais il est devenu clair qu’une intervention radicale était de mise. Bien que nous ne puissions pas résoudre tous les problèmes du monde entier, nous avons, en tant qu’organisateur·rices·s de festivals, le pouvoir de rassembler les gens pour réfléchir à des solutions ensemble. Et dans cet ordre d’idée, nous vous présentons le Sommet Future Festivals, un appel urgent lancé aux organisations, aux artistes et au public, pour collaborer et façonner notre avenir collectif.
Une fiction de Future Festivals
par N O R M A L S
Bien qu’elle ait généré beaucoup d’incertitudes, la retraite de Québec a fait ressortir des éléments précieux de l’histoire de nos festivals. Dans une entrevue parue plus tôt dans ce dossier, le fondateur de MUTEK, Alain Mongeau, a mentionné que l’ouvrage controversé The Temporary Autonomous Zone (TAZ), publié en 1991 par l’auteur anarchiste Hakim Bey, avait été une source d’inspiration majeure pour la création du festival, au tournant du millénaire. Dans ce classique de l’anarchisme, Bey décrit les TAZ comme des espaces sociaux qui échappent aux structures formelles de contrôle, permettant ainsi l’émergence de différents types de relations sociales. Ce concept découle de son appréciation pour l’idée d’insurrection, dans laquelle on concentre notre force dans des « poussées de puissance » temporaires. Contrairement aux révolutions, qui visent la permanence, les insurrections tirent leur force de leur caractère temporaire et dans leur ouverture. Comme le souligne Bey, « elles peuvent être planifiées, mais à moins qu’elles ne se produisent, elles sont un échec. »
Au-delà des pirates, des communes utopiques, des cultes religieux et d’Internet, Bey évoque explicitement les festivals comme des zones potentielles d’autonomie temporaire. S’inspirant du concept de carnaval du critique littéraire Mikhail Bakhtine, il propose que les festivals peuvent offrir un espace pour critiquer l’autorité et renverser les dynamiques de pouvoir, avec l’objectif d’établir un nouveau monde. Dans notre contexte de crises multiples, l’idée de TAZ nous apparaît comme une tactique faite pour notre époque, où « l’autorité est omniprésente et toute-puissante, mais aussi criblée de fissures et de vides ». Ce sont ces fissures que les TAZ, ces microcosmes de rêve anarchiste, cherchent à exploiter.
Malgré son potentiel d’inspiration, le concept de TAZ est controversé, tant en théorie qu’en pratique. Bey, de son vrai nom Peter Lamborn Wilson, a utilisé ce concept pour justifier certains choix de vie discutables. De plus, des enclaves anarchistes comme la Freetown Christiana à Copenhague, autrefois perçues comme des TAZ, ont perdu de leur éclat. Burning Man, autrefois une utopie hippie et zone autonome temporaire, est devenue une infrastructure cult urelle clé pour les grandes entreprises technologiques de la Silicon Valley. Au lieu d’encourager des soulèvements, les TAZ sont souvent devenues des espaces hédonistes où tout est permis. Revisiter les TAZ un quart de siècle plus tard a mis en évidence leur pertinence continue, tout en soulignant la nécessité d’une critique et d’une mise à jour.
Une facette souvent négligée de l’autonomie temporaire est l’importance des rêves utopiques et comment ceux-ci, en critiquant et en imaginant, façonnent les TAZ. En d’autres termes, c’est la pensée utopique qui donne naissance à ces soulèvements momentanés contre les normes sociétales dominantes et les structures étatiques. En explorant de nouveaux territoires spéculatifs, le Sommet Future Festivals propose que les festivals ne se contentent pas de fournir des zones autonomes temporaires pour restructurer les relations sociales, mais qu’ils deviennent aussi des espaces d’imagination, d’expérimentation et de création collective, à la recherche de futurs alternatifs. Autrement dit, les festivals sont, dans le meilleur des cas, des utopies temporaires.
« La raison exige que l’on ne puisse pas lutter pour ce que l’on ne connaît pas », nous rappelle Bey, et pour connaître « la TAZ désire avant tout éviter la médiation, faire l’expérience de son existence comme immédiate ». Contrairement aux rêves utopiques abstraits, les festivals, en tant qu’utopies temporaires, permettent de matérialiser une multitude de futurs spéculatifs dans un présent expérimental. Ils nous permettent de connaître ce pour quoi nous luttons et, en préfigurant des modes d’existence alternatifs, ils constituent une critique générative des trajectoires sociales dominantes. En fin de compte, les festivals en tant qu’utopies temporaires offrent l’opportunité de dépasser la relation binaire utopie/dystopie des discours dominants pour créer de nouvelles potentialités.
Conçu comme un festival pour les créateur·rice·s de festivals, le Sommet explore et présente une pluralité de futurs possibles pour les festivals. Inspiré par les premières conclusions de notre équipe, il traite des questions d’accessibilité, de responsabilité, de communauté, de résilience et de développement durable. Le Sommet combine des interventions expérientielles qui changent notre perception des festivals et invite des expert·e·s à partager leurs meilleures pratiques pour une production culturelle axée sur l’avenir.
Une contribution de : Maurice Jones est un commissaire, producteur et chercheur en IA basé à Tiohtià:ke/Montréal, Canada. Doctorant à l’Université Concordia, il étudie les perceptions interculturelles de l’IA, la participation du public à la gouvernance technologique et les festivals en tant que méthodologie. Il est le co-commissaire du forum MUTEK et le chef de projet pour Future Festivals.
Photo: FutureEverything
Un festival, c’est la décharge électrique d’un éclair. Le fruit d’un travail acharné, sa chaleur génère de nouvelles interactions. C’est une idée, une communauté, un processus et un moment dans le temps. Un festival, ce n’est pas un système de billetterie, une série de lieux, de relations avec des bookers ou de critères de subventions classiques. Les festivals sont des instruments de création de l’avenir en tant que pratique culturelle, portés par un esprit critique aiguisé.
Cet article plonge dans l’univers des futurs festivals, examinant leur potentiel à utiliser la culture et la créativité pour aborder des défis sociétaux, favoriser la résilience et construire des avenirs durables. Il repose sur l’idée que les festivals ne sont pas de simples événements, mais plutôt, des espaces où la société se réinvente en opérant comme des laboratoires dynamiques de changement. Ce sont des lieux où de nouvelles formes de culture et de citoyenneté sont explorées et mises en pratique. Organisateur·rice·s de festivals, vous êtes bien plus qu’une scène ou un projecteur : vous êtes des agent·e·s de changement !
Les festivals sont également fragiles et précaires, souvent soutenus par le travail non rémunéré et le dévouement de passionné · e · s. J’en sais quelque chose. J’ai fondé un festival indépendant en 1995 et j’ai consacré vingt ans de ma vie à le maintenir à flot et à l’adapter pour qu’il reste pertinent et surprenant. Ça a certainement laissé des séquelles.
Je propose ici six suggestions ou trajectoires pour l’avenir des festivals, envisagées comme une pratique plutôt que comme un ensemble de prédictions. Ma réflexion s’appuie sur les pratiques récentes et actuelles que j’ai observées dans le domaine des festivals et de la futurité, ainsi que sur mon travail avec les technologies et les formes culturelles émergentes. Le « nous » utilisé désigne les nombreuses communautés interconnectées de créateurs et créatrices de festivals d’aujourd’hui et de demain.
Photo: Robin Hill
Trajectoire : Imaginer les festivals du futur, c’est jouer avec les perspectives, les directions d’une boussole, les angles de critique et les lueurs d’espoir. Les festivals sont des espaces et des moments privilégiés où la société peut poser des questions difficiles, et où artistes et penseur·euse·s se rencontrent pour réfléchir ensemble sur ces sujets complexes. En tant que points focaux tout au long de l’année, ils mettent en lumière de nouveaux mouvements artistiques, changent de direction et recadrent des concepts, créant ainsi une vague foisonnante de nouvelles idées. On peut également y percevoir les signes avant-coureurs de changements potentiels, soutenir leur émergence et les concrétiser en les transformant en signaux tangibles. Cela inclut le travail des artistes qui proposent des visions radicales et provocantes de la culture et de notre société, notamment en développant de nouveaux modèles de gouvernance des données et en questionnant le tissu algorithmique qui façonne notre réalité sociale. Ces festivals résultent de l’intelligence collective des diverses communautés créatives cherchant à donner du sens, communautés dont les organisateur·rice·s font également partie.
Recommandation : Considérer la recherche curatoriale comme un moyen de poser les bonnes questions et de créer les conditions propices à l’émergence de nouvelles perspectives, en leur accordant le temps et l’espace nécessaires.
Trajectoire : Les festivals du futur rassemblent un grand nombre de personnes autour d’expériences créatives et artistiques. En offrant diverses formes d’interactions basées sur le partage de connaissances, ils proposent une alternative aux suggestions prévisibles des systèmes de recommandation, ouvrant ainsi la voie à l’inconnu et à l’inattendu. L’expérience qu’ils offrent dépasse de loin le simple flux numérique. Notre relation aux interfaces et aux artefacts est transformée par ces nouvelles formes d’engagement multisensoriel, émotionnel et intellectuel. L’expérience-même du festival est immersive et délimitée dans le temps, enrichissant ainsi le parcours d’apprentissage par un engagement total. La découverte devient une combinaison d’intention et de hasard, particulièrement lorsque le nombre d’événements et d’espaces à couvrir dépasse nos capacités mentales. Les festivals fournissent également une structure permettant de suspendre notre incrédulité, ce qui nous donne la liberté d’imaginer de nouvelles possibilités. Ces festivals sont des moments d’apprentissage social et expérientiel, où de nouveaux composites de créativité et de communauté se forment, permettant aux participant·e·s d’explorer et de construire ensemble de nouveaux mondes.
Recommandation : Travailler avec les artistes pour élargir le spectre à travers lequel les oeuvres peuvent être découvertes et les dimensions qui peuvent être explorées via différentes plateformes.
Trajectoire : Les festivals du futur nous permettent de penser au-delà du paradigme technologique actuel en configurant des expérimentations créatives et techniques avec des données, des technologies et des situations. Ils servent d’incubateurs pour le prototypage créatif et collaboratif, offrant des espaces sûrs pour la prise de risque, la provocation et l’échec. Ces festivals valorisent et mettent de l’avant l’intentionnalité humaine, l’artisanat, l’invention ainsi que la recherche et le développement technologiques responsables. Ils encouragent la collaboration et la créativité entre les arts et les sciences afin d’explorer les limites des technologies, des idées et des matériaux. Ils aident les artistes à repousser les frontières de la créativité homme-machine, créant des oeuvres qui combinent les méthodes d’apprentissage automatique avec l’intuition humaine et l’expérience corporelle. Ces oeuvres peuvent rendre tangibles les signaux futurs, permettant au public de les expérimenter directement. Elles offrent par exemple des moyens imaginatifs de comprendre et d’échanger sur les technologies de type « blackbox ». En explorant la nature des technologies qui, à l’instar de Janus, peuvent à la fois nous aider et nous nuire, ces festivals ouvrent la voie à une réflexion critique et innovante. Ils peuvent insuffler intelligence et sérendipité dans les expériences et permettre aux artistes d’explorer de nouvelles directions dans leur pratique et de développer des oeuvres significatives. Ils encouragent également une réflexion radicalement nouvelle sur des technologies inclusives, équitables et responsables.
Recommandation : Aider les artistes et les organisateur·rice·s à comprendre les technologies nouvelles et émergentes, la manière dont elles peuvent s’associer aux créateur·rice·s humains·e·s ou les menacer, ainsi que ce qu’elles peuvent apporter d’important.
Photo: FutureEverything
Trajectoire : Les festivals du futur se composent de nouvelles constellations de personnes, de données et de situations, favorisant le développement de connexions et d’interprétations inédites. Ils rassemblent des communautés autour de problématiques ou de nouvelles perspectives, invitant des points de vue divers et discordants à dépasser les bulles de filtre. Ainsi, ils deviennent des outils puissants pour une organisation inclusive et relationnelle, renforçant les liens communautaires. Ces festivals offrent un espace où des formes équitables de collaboration et de soutien mutuel peuvent être imaginées et mises en oeuvre. Ils créent un forum participatif, établissant de nouvelles relations et permettant l’émergence d’un récit commun. Ce récit peut alors être perçu comme quelque chose qui « représente » ce domaine de pratique, dont les gens veulent faire partie. Ils peuvent également servir de refuges pour ceux qui cherchent à s’épanouir dans un monde qui ne les comprend pas. En accueillant les contradictions et en reliant entre elles des idées et des personnes jusque-là déconnectées, ces festivals créent un espace liminal où l’ambiguïté est acceptée et où de nouvelles possibilités peuvent être explorées. Ce type d’espace a le potentiel de générer des idées radicalement nouvelles et d’encourager un profond changement social.
Recommandation : Construisez un réseau de contributeur·rice·s qui s’accordent sur l’importance de créer et de se concentrer sur les questions les plus urgentes. Évitez d’être une chambre d’écho : invitez des personnes avec lesquelles vous n’êtes pas d’accord pour briser la polarisation.
Trajectoire : Les festivals du futur sont des plateformes pour créer des infrastructures culturelles expansives, additives, régénératrices et nourricières. Ils savent reconnaître la diversité de droits sur les données et la propriété intellectuelle, tout en récompensant les efforts de la pratique créative humaine. Ces festivals (et projets de festivals) bâtissent et entretiennent des réseaux et des systèmes qui renforcent les capacités existantes. Ils sont à la fois équitables et durables. Le modèle de fondation actuel nécessite des ressources informatiques que seules les très grandes entreprises possèdent, en plus d’un accès mondialisé à une main-d’oeuvre bon marché et à des minerais de terres rares. Les modèles ouverts et de petite taille offrent une excellente alternative en ce sens. En s’appuyant sur un développement technologique responsable, les festivals du futur créent des systèmes et des oeuvres qui ajoutent des dimensions imaginatives aux villes et favorisent les pratiques régénératrices dans les écosystèmes naturels. Il est également crucial que les infrastructures culturelles futures soutiennent les travailleur·euse·s du milieu culturel avec des salaires et des conditions équitables. Les festivals sont profondément liés à l’économie politique et s’inscrivent dans des contextes sociaux, économiques et politiques plus vastes. Les efforts déployés pour organiser ces festivals tout au long de l’année devront démontrer leur impact au-delà de l’événement, afin que les retombées soient répercutées. Les festivals que nous organiserons seront fondés sur des économies de soin, d’invention, de dévouement et d’amour.
Recommandation : S’ouvrir à de nouveaux partenariats créatifs en comprenant et en réalisant l’impact potentiel du festival dans d’autres secteurs. Identifiez les problèmes récurrents dans les domaines ou mouvements que vous pourriez contribuer à résoudre. Explorez comment une collaboration pourrait servir un intérêt mutuel et quelles sources de revenus ou autres ressources pourraient en découler.
Trajectoire : Les festivals que nous organiserons à l’avenir seront des noeuds au sein de réseaux plus vastes. On peut imaginer ce type de festival comme un arbre, dont les racines transportent des nutriments dans tout un écosystème, permettant à d’autres organismes de se développer. Ils sont des agents de transformation, contribuant à combler le fossé entre ce que nous savons et ce que nous faisons en matière d’urgence climatique et de décolonisation. Ces festivals du futur intégrent plusieurs systèmes de connaissances et encouragent des pratiques inclusives, équitables et respectueuses de l’environnement. Ils explorent de nouveaux paradigmes pour l’apprentissage au-delà de l’humain et la diversité cognitive, tout en intégrant la nature dans le processus pour favoriser une intelligence écologique et planétaire. Cette approche holistique favorise la transparence, la pensée critique et les contre-récits du soin, de l’imagination et de la régénération, promouvant ainsi un changement sociétal profond et une meilleure compréhension de notre monde interconnecté.
Recommandation : Reconnaissez et facilitez les nombreuses formes d’intelligence et d’action pour apporter des changements au sein de votre projet ou de votre communauté, et prenez soin des jeunes pousses qui émergent pour une plus grande transformation.
Quelques graines de ces futurs ont été plantées lors du festival FutureEverything, qui s’est déroulé de 1995 à 2016. C’était le festival phare pour la culture numérique en Grande-Bretagne, reconnu par The Guardian comme l’un des dix meilleurs festivals d’idées au monde. En 2016, j’ai transformé FutureEverything en un programme annuel, avant de passer les rênes à une nouvelle équipe en 2018.
Les débuts de la culture numérique, et mon expérience en tant que DJ et promoteur de musique dance entre 1988 et 1992 ont tour à tour inspiré ce processus. J’ai été témoin d’un moment où tout semblait être possible. Un certain ensemble de règles avaient cessé d’être pertinent et l’émergence d’un nouveau « normal » n’avait pas encore eu lieu.
En 2009, j’ai eu envie de partager le fruit de mon travail et j’ai développé le concept Festival As Lab, une sorte de boîte à outils avec des pratiques et des modèles que j’avais accumulés lors de ma pratique. Le rhizome s’est réellement développé en 2010 lorsque Festival As Lab a été repris et adopté par des festivals tels que MUTEK à Montréal, CTM à Berlin et Unsound à Kraków et New York. J’ai ensuite développé le tout dans Open Prototyping, et je continue à développer l’approche et les méthodes encore aujourd’hui. Vous pouvez en savoir plus sur le développement des outils et des méthodes conçues entre 2009 et 2011 dans le Manuel de The FutureEverything, et sur l’Open Prototyping dans Leonardo. Cette philosophie est toujours très présente au sein de FutureEverything, qui, sous l’égide d’une nouvelle équipe, a inclus la Nature à son conseil d’administration.
Je me suis tourné vers le passé pour trouver des moyens de réaliser l’avenir. Lors de la Fête des Fous, des festivals populaires qui ont eu lieu partout en Europe au 5e siècle, les règles sociales étaient renversées. C’était la révolution sociale le temps d’une journée. Les carnavals médiévaux étaient, selon le critique russe Mikhaïl Bakhtine, des événements extrêmement créatifs où des mondes alternatifs devenaient réels. Le lendemain, le monde reprenait son cours normal. Cependant, dans le cadre d’une pratique critique de l’avenir, cette inversion et cette rupture offrent une ouverture à la différence, créant un espace et un moment où d’autres avenirs peuvent être expérimentés et réalisés.
J’ai également été inspiré par le concept d’hétérotopie de Michel Foucault, des utopies concrètes qui s’ouvrent sur l’extérieur tout en maintenant un espace de marginalité et de liminalité. La théorie de l’acteur-réseau m’a aidé à comprendre les festivals comme une lutte pour réorganiser les ressources et les relations au sein d’un réseau qui doit être continuellement performé. Grâce à Karen Barad, j’ai commencé à voir les festivals non pas comme des représentations de la réalité par un sujet humain, mais comme des pratiques qui produisent la matière et la signification des phénomènes dans le monde. Finalement, la recherche en design participatif d’Elizabeth Sanders m’a permis de formaliser ma pratique créative en tant qu’artiste et chercheur à l’aide d’outils de conception.
Festival As Lab est un espace temporel qui utilise l’art participatif pour perturber les normes et libérer les idées. Il combine la nature participative des festivals avec des méthodologies de design pour transformer un festival en un laboratoire éphémère, explorant de nouvelles façons de vivre, de jouer et de gouverner. Festival As Lab et Open Prototyping peuvent contribuer à créer les conditions nécessaires à l’épanouissement des festivals. Ils offrent des outils et des méthodes permettant aux organisateur · rice · s de festivals d’innover et d’expérimenter, tout en les connectant à des réseaux de soutien plus larges et en veillant à ce que leur impact se prolonge au-delà de l’événement lui-même.
L’avenir des festivals n’est pas prédéterminé, il est façonné par notre imagination et notre action collectives. Il suffit de l’imaginer et de le créer ensemble.
Une contribution de : Drew Hemment, Directeur du Festival Futures à Edinburgh Futures Institute, professeur à University of Edinburgh, et chercheur à l’Alan Turing Institute. Il a fondé FutureEverything en 1995 (et en a été le directeur jusqu’en 2018) et est actuellement le directeur de The New Real, un pôle de recherche sur l’IA, la créativité et le futur.
Photo: Maryse Boyce
S’il y a une leçon qui ressort après un an de discussions à propos de l’avenir des festivals, c’est qu’on a besoin d’encore plus de discussions. Tout d’abord, les défis à relever localement sont soit trop vastes, soit trop spécifiques pour qu’on puisse émettre des prescriptions générales. Ensuite, le travail sur le terrain est trop précaire (et trop épuisant) pour qu’on puisse imaginer des solutions radicales ou des perspectives à long terme. Il s’avère que le fait d’offrir aux organisateur·rice·s de festivals un espace pour discuter de leurs problèmes et partager leur expérience fait une grande différence dans leur pratique et constitue une bonne partie de la solution.
Il n’est pas surprenant, dans ce cas, que le projet de Future Festivals ait culminé avec la création d’un sommet. Contrairement aux tables rondes et aux ateliers précédents, tous intégrés dans la programmation régulière des festivals partenaires, ce « festival pour les créateur·rice·s de festivals » se voulait autonome et revendiquait tout l’espace dont il avait besoin. Conformément à la vision que Maurice Jones, l’instigateur de Future Festivals, a exposée en juin dernier, l’objectif était de présenter « une multiplicité d’avenirs possibles ». Si les festivals sont des « utopies temporaires », alors le sommet devait se positionner comme une véritable intervention. « En tant qu’organisateur·rice·s de festivals, si nous sommes incapables d’imaginer notre propre avenir, comment pourrions-nous continuer à concevoir celui des autres ? »
Le 19 août 2024, à l’approche du 25e anniversaire de MUTEK Montréal, plus de 100 festivalier·ère·s se sont réuni·e·s à la Société des arts technologiques (SAT) pour participer à la conversation. Guidés par un groupe de panélistes incroyables, nous avons discuté des défis et enjeux actuels, puis nous avons essayé d’imaginer le futur le plus lointain possible. Nous avons identifié des actions concrètes pour soutenir le secteur culturel dès maintenant et affirmé notre affirmé notre volonté de résister à l’emprise des algorithmes. Nous avons étudié les bonnes pratiques pour la création de festivals écologiques ainsi que les risques encourus par différentes biorégions. Nous avons assisté à des chorégraphies robotisées, consulté des hologrammes et foncé jusqu’à l’année 2048, où les festivals ne font aucun compromis et opèrent à l’année.
Pendant le sommet, une véritable utopie a pris vie à la SAT. Le dôme à 360 degrés, habituellement dédié aux installations immersives et performances audiovisuelles, s’est métamorphosé en un portail vers une réalité festivalière alternative. On y découvrait des images de synthèse saisissantes, imaginées et animées par le collectif berlinois de design fiction N O R M A L S. Ces visuels représentaient un « festival où chaque électron compte et où toutes les voix trouvent leur place ». Pleines d’optimisme et de poésie, ces images inspiraient les discussions des tables rondes et offraient aux participant·e·s un espace pour se détendre et rêver entre les sessions.
Le groupe de recherche de Future Festivals avait lancé la discussion au sein d’un cercle restreint de pairs, et le sommet a élargi cet espace, permettant à un public plus large d’y participer et à des personnes innovantes du milieu culturel de contribuer. Comme l’a écrit Maurice Jones en juin : « Même si nous ne pouvons pas résoudre tous les problèmes du monde entier, en tant qu’organisateur·rice·s de festivals, nous avons le pouvoir de rassembler les gens pour réfléchir ensemble à des solutions. »
Discours d’ouverture: « De Festival as Lab à Utopies Temporaires » avec Drew Hemment (The New Real)
Performances, conférences, atelier : « Reprendre le pouvoir de la Big Tech » avec Nancy Lee, Rilla Khaled et Bani Brusadin
Performances, conférences, atelier : « Faire l’Expérience de Futurs Festivals Équitables » avec Cassie Thornton, Renee Dumaresque & Stefana Fratila (CRIP Rave), et San Farafina (Club Sagacité)
Perrformances, conférences, atelier : « Catalyser une Révolution Verte » avec Liam Young, Mikellena Nettos, et Kamya Ramachandran
Tables rondes : « Festivals du monde, unissez-vous ! » avec Patrick Kearney (Le REFRAIN), Sandra O’Connor (Festival TransAmériques), Philippe U. del Drago (Le FIFA), Laurent Bigarella (Arty Farty, Reset !), et Alain Mongeau (MUTEK) ; « Les Festivals, des Utopies Temporaires » avec Maurice Jones (MUTEK), Naomi Johnson (imagineNATIVE), Drew Hemment (The New Real), et Jessie Mill (Festival TransAmériques)
Drew Hemment s’est donné pour mission d’aller au-delà de la vision traditionnelle d’un festival comme simple vitrine artistique ou lieu de divertissement. Il a travaillé à en faire des espaces où émergent de nouvelles idées, esthétiques et formes de solidarité. Dans son discours d’ouverture, le fondateur et directeur de longue date de FutureEverything a pris une démarche inhabituelle en parlant de son propre parcours, retraçant les origines d’une approche qui a marqué toute sa carrière.
« À la fin des années 80, début des années 90, j’ai eu la chance de me retrouver en plein milieu d’une révolution culturelle », a lancé Hemment en montrant une photo projetée de lui, plongé dans l’énergie et l’expérimentation de la scène « rave » et « acid house » de l’époque. Après avoir décroché une résidence de DJ à Leeds en 1988 et s’être lancé à corps perdu dans la production, les événements et les maisons de disques DIY, il a été stupéfait de voir comment cette culture musicale émergente a donné naissance à de nouvelles scènes et à de nouveaux modes d’organisation sociale. « C’était la décennie de Margaret Thatcher, de la grève des mineurs… c’était très politique ». Ses amis et lui se sont demandé pourquoi, dans ce cas, n’y avait-il pas de festival qui soit aussi sérieux dans son approche. C’est ainsi qu’est née en 1996 Futuresonic, la série d’événements qui allait se transformer en FutureEverything à la fin des années 2000.
À l’origine, Futuresonic était une série d’événements itinérants, accompagnée de quelques manifestations spéciales telles que SenseSonic (axé sur la spatialisation sonore), Minimal Data (images en mouvement et de son), et Submerge (un club médiatique immersif présenté lors de l’ISEA1998). En 2000, le projet est devenu un festival annuel et s’est implanté à Manchester. Un tournant pour Hemment et l’organisation est survenu en 2001 avec l’exposition « Broken Channel », réalisée en collaboration avec Cornerhouse. Des artistes internationaux tels que Jenny Marketou, Ultra-red, Kaffe Matthews, et Riz Maslen y ont exploré « l’émergence de la surveillance des bases de données ». « Nous avons cessé de nous limiter à la présentation d’œuvres qui traitent du changement social pour nous tourner vers une démarche visant à créer un changement concret. », explique Hemment concernant leur évolution vers une approche plus engagée. « Organiser un festival prend au moins 12 mois, alors nous avons décidé de considérer cette période comme un tout et de l’appeler « laboratoire ». » En 2008, Hemment a concrétisé le concept du festival en tant que laboratoire en publiant une boîte à outils destinée aux autres producteur·rice·s culturels.
Hemment a quitté son poste à la tête de FutureEverything en 2016, après avoir organisé 35 événements en un peu plus de vingt ans. Aujourd’hui, il est directeur de Festival Futures à l’Edinburgh Futures Institute et chercheur à l’Alan Turing Institute. En tant que chercheur principal de The New Real, un centre de recherche en intelligence artificielle qu’il « dirige comme un festival », Hemment continue de réfléchir activement à la nature et au potentiel des festivals. Fort de son expérience en tant qu’organisateur, il a proposé six trajectoires pour l’avenir des festivals, non pas comme des prédictions, mais comme des possibles, des provocations. Pour Hemment, les festivals peuvent être :
- Des paratonnerres pour les signaux faibles : Les festivals du futur ont le potentiel de devenir des espaces où émergent les premiers signes de changement, permettant ainsi de les repérer et de les rendre concrets.
- Promouvoir les connexions et les communautés au-delà des bulles de filtres :En accueillant les contradictions et en mettant en relation des idées et des personnes jusque-là séparées, ces festivals créent un espace liminal où l’ambiguïté est acceptée et où de nouvelles possibilités peuvent être explorées. Un tel espace a le potentiel de générer des idées radicales et de favoriser un changement social profond.
- Créateurs de formes et d’expériences nouvelles : Les festivals encouragent la collaboration et la créativité entre les arts et les sciences, explorant ainsi les limites des technologies, des idées et des matériaux.
- Infrastructures culturelles additives et régénératrices : Les festivals du futur construisent des infrastructures culturelles qui ajoutent des dimensions créatives aux villes, encouragent des pratiques régénératrices dans les écosystèmes naturels et soutiennent les travailleur·euse·s culturels en garantissant des salaires et des conditions de travail équitables.
- Favoriser les découvertes fortuites : Les festivals sont des moments d’apprentissage social et expérientiel, où de nouveaux composites de créativité et de communauté se forment, permettant aux participant·e·s d’explorer et de construire ensemble de nouveaux mondes.
- Catalyseurs de l’intelligence planétaire : Imaginer un festival comme un arbre : ses racines diffusent des nutriments à travers tout un écosystème, permettant à d’autres éléments de croître et de s’épanouir. Ainsi, il favorise des changements sociétaux profonds et une meilleure compréhension de notre monde interconnecté.
Hemment a approfondi sur le sujet dans un article théorique publié avant le sommet, figurant plus haut dans le Guide de terrain des Futurs Festivals. En présentant les trajectoires en direct, à sa manière unique, il a préparé le terrain pour une journée à la fois inspirante et productive.
Résumé : Hemment était particulièrement bien placé pour inaugurer le premier Sommet Future Festivals, grâce à ses décennies d’expérience dans le secteur culturel et son enthousiasme sans faille pour les festivals en tant qu’agents de changement. En partageant ses leçons de vie avec la nouvelle génération, il semblait leur transmettre le flambeau. Deux de ses propositions nous ont particulièrement marqués : d’abord, l’idée que les festivals peuvent offrir des infrastructures additives et régénératives nous permet de réimaginer les festivals comme des lieux de réparation face aux pressions du capitalisme, du racisme systémique et des injustices omniprésentes. Le besoin de guérison est profond. Ensuite, son appel à ce que les festivals deviennent des catalyseurs de l’intelligence planétaire, inspiré par Benjamin Bratton et d’autres penseurs, propose une voie pour dépasser le manque de coopération internationale aggravé par la pandémie de COVID-19 et les effets croissants du changement climatique. Abaisser nos défenses et travailler ensemble à un niveau interpersonnel dans les « safe spaces » offerts par les festivals est une approche prometteuse.
Le 19 août 2024, le Sommet Future Festivals a rassemblé une centaine de professionnel·le·s du milieu culturel, venu·e·s de plus d’une dizaine de pays, à Montréal. Ensemble, ils et elles ont réfléchi à la sauvegarde des espaces culturels, dans un contexte de recul du soutien public et de fractures politiques croissantes. Voici ce que certain·e·s ont partagé sur l’importance de la communauté.
« Les festivals, comme beaucoup d’organisations culturelles, sont des petits organismes. Nous sommes des microcosmes dans un réseau informel, souvent non structuré. La plupart du temps, c’est un contexte qui peut favoriser l’émergence de nouvelles idées. Mais c’est aussi assez isolant. Ça peut sembler évident, mais le fait de se réunir pour échanger (et réfléchir ensemble à l’avenir de notre milieu), ça reste incroyablement précieux. C’est bon de se retrouver en personne pour imaginer l’avenir… des rencontres en personne. »
Ryan Stec est un artiste, designer, éducateur et producteur travaillant avec des textes, des organisations et des objets. Il est actuellement co-directeur du centre d’art et technologie Artengine et professeur adjoint au département des arts visuels de l’Université d’Ottawa.
« En tant que productrice culturelle colombienne, c’était génial d’entendre comment les festivals se construisent ailleurs dans le monde — leurs histoires, leurs besoins, leurs intentions. Le sommet m’a renforcée dans l’idée qu’avec notre travail, nous pouvons réellement contribuer aux transformations profondes dont la planète et les générations futures ont tant besoin. »
Diana Yanive Torres est la directrice de la Fundación Cultural Arca à Bogotá, Colombie. Avec la plateforme ARTKA, Torres s’engage à dynamiser la scène colombienne d’art numérique et de musique électronique.
« Le sommet a permis un échange précieux : des commissaires et travailleur·euse·s culturel·le·s, venant de réalités différentes mais partageant certains enjeux, ont pu confronter leurs expériences, apprendre les un·e·s des autres, et trouver ensemble des pistes pour avancer. Ça a clairement fait progresser les pratiques de chacun·e. »
Florian Weigl est commissaire au V2_ Lab for the Unstable Media à Rotterdam, Pays-Bas, un centre interdisciplinaire d’art et de technologie médiatique qui présente, produit, archive et publie des recherches à l’intersection de l’art, de la technologie et de la société.
« Je suis agent·e de sécurité pour un festival en 2048. Bienvenue au party, mon chou ! » L’artiste et activiste Cassie Thornton, transformée en grand-maman à lunettes se balançant doucement dans une chaise berçante, partage le récit du long voyage qui nous a mené à nos nouveaux standards d’inclusivité, une inclusivité complète. « Dans les années 2020, les fêtes semblaient être un moyen d’échapper à l’inéluctable. Les options étaient de se réunir et de faire semblant que tout allait bien ou d’aller se tapir chez soi », dit-elle d’une voix volontairement éraillée. Il a fallu plusieurs décennies pour donner vie à un festival « qui n’oublie personne », et pour créer des liens avec une nouvelle génération de festivaliers et festivalières qui peuvent « survivre à l’après-capitalisme et bâtir un nouveau monde ». On l’appelle le Festival du Zéro Compromis, et il fait exactement ce que son nom suggère : zéro concession éthique et tout le monde est le bienvenu. C’est un endroit tellement sécure et empreint de solidarité que même une mamie toute fragile peut devenir « agent de sécurité ».
« C’est difficile de demander de l’aide quand tout le monde autour de nous traverse déjà des moments compliqués. Mais le problème, ce n’est pas vous, c’est le système. C’est le capitalisme. » Cassie Thornton a proposé un exercice appelé Hologramme pour permettre au public de mieux saisir l’esprit du Festival Zéro Compromis. Inspiré des cliniques de solidarité sociale qui ont émergé en Grèce pendant la crise financière et migratoire des années 2010, cet exercice thérapeutique a plongé les participant·e·s dans une expérience collaborative. Répartis en groupes de quatre, iels ont formé un « triangle de soutien » autour d’une personne désignée. Chaque personne lui a posé des questions à propos de ses besoins au niveau physique, émotionnel et sociale. « Comment te sens-tu physiquement en ce moment ? Qu’est-ce que tu veux, qu’est-ce que tu as besoin ? Où ressens-tu le plus le besoin de soutien en ce moment ? » Un peu hésitants et gênés au départ, les participant·e·s ont rapidement vu tomber les barrières du décorum social habituel. Le public, composé de professionnel·le·s des arts, a commencé à se poser des questions sérieuses et sincères, créant rapidement des liens de solidarité et de bienveillante. L’exercice de l’Hologramme n’a duré qu’un instant, mais la sensation de gentillesse et de douceur qu’il a fait naître a continué de résonner tout au long de la journée.
Résumé : En s’adressant à nous depuis 2048, Thornton a bien exploré le mandat de Future Festivals. Elle n’a jamais vraiment expliqué comment fonctionnait le Festival du Zéro Compromis, c’est à nous de trouver comment faire la révolution. Cependant, elle nous a raconté ce que les gens ressentaient en assistant au festival et comment celui-ci était à des années-lumière de la politique des événements culturels d’aujourd’hui. Nous savons que les festivals sont soumis aux forces du néolibéralisme (le marché, la concurrence et l’atomisation sociale) mais en faisant un peu de place à l’empathie et à la connexion, nous pouvons forger des liens pour nous aider mutuellement à survivre et à prospérer.
Photo: Maryse Boyce
« Une grande partie de notre travail remet en question les notions d’identité Folle ou Malade. Ces gens qui dansent, qui mixent, ils sont déjà là », a expliqué Renee Dumaresque., organisatrice communautaire. En collaboration avec la compositrice et DJ Stefana Fratila,, elle a fondé CRIP Rave, un organisme basé à Toronto qui organise des évènements et milite pour une meilleure accessibilité dans les espaces de musique électronique. Depuis 2019, CRIP Rave s’engage à rendre ces lieux plus inclusifs pour les corps Handicapés, Sourds, Crip, Fous et Malades. Pendant que Dumaresque présentait leur duo, Fratila, postée derrière les platines juste à côté, écoutait attentivement, ponctuant la présentation de quelques morceaux soigneusement choisis.
« Nous mettons l’emphase sur l’accessibilité. Nous poussons les gens à demander plus et à rêver plus grand », a déclaré Dumaresque à propos de la manière dont CRIP Rave soutient les artistes Handicapés, c’est-à-dire, les artistes qui performent dans les salles de concert et enrichissent la vie culturelle, afin de rendre la vie nocturne plus accessible pour tous et toutes. Parmi les artistes présenté·e·s dans le passé, citons include Ciel, Regularfantasy et Syrus Marcus Ware. L’interprétation en ALS (American Sign Language) pour les Sourds, des visuels qui réagissent à la musique, des espaces de détente pour se reposer, de l’eau gratuite, une liste de demande en termes d’accessibilité et des ateliers pour rendre la cabine du DJ plus inclusive ne sont que quelques-unes des interventions du CRIP Rave dans la façon dont les évènements sont organisés. « Informer à l’avance les gens sur ce à quoi ils peuvent s’attendre est souvent un point de départ incroyable. Ça augmente immédiatement l’accessibilité », dit Dumaresque, soulignant que la transparence et la communication attentive avec le public jouent un rôle essentiel dans l’amélioration de l’accessibilité. En fin de compte, CRIP Rave cherche à élargir les options pour tout le monde : « Il s’agit vraiment de choix. Pour que les gens puissent participer à un événement qui peut s’adapter et répondre à leurs besoins et à leur ressenti à tout moment. »
Résumé : CRIP Rave démontre que l’accessibilité devrait être un principe de base dans l’organisation d’événements. C’est un défi pour les producteur·rice·s culturels qui travaillent dans le milieu culturel depuis plusieurs décennies et qui tendent à avoir leurs habitudes. Il est beaucoup plus difficile d’« ajuster » les opérations et de « rajouter de l’accessibilité » que de concevoir les opérations dès le départ avec ces valeurs à l’esprit. Au lendemain de l’assassinat de George Floyd, nous avons assisté dans le domaine des arts à un empressement à traiter la question de l’équité dans la direction, le personnel, la gouvernance, la programmation et les politiques. Il est temps pour les arts d’adopter un mandat de justice pour les personnes handicapées et d’initier des changements radicaux similaires.
« Il s’agit de créer l’espace dont on a besoin. Et de sortir de sa zone de confort pour combler ces vides », explique San Farafina, DJ et éditrice multimédia, à propos du Club Sagacité. Il y a deux ans, pour répondre aux obstacles fréquemment rencontrés par les artistes racialisés, San Farafina et ses collègues du collectif Moonshine ont loué un espace brut de 200 mètres carrés dans le quartier Mile Ex, à Montréal. Cet espace a été transformé en lieu d’événements, d’expositions et de cours de production musicale et de DJing. L’adhésion y coûte environ 10 $ par mois (CAD), et les artistes qui y participent peuvent accéder à un réseau d’artistes établis pour l’éducation et le réseautage. « Les désavantages économiques générationnels et les attentes culturelles font que les personnes racialisées ont statistiquement moins de chances de poursuivre et de réussir dans leurs projets artistiques. C’est pourquoi nous avons structuré le club de façon à alléger ces obstacles financiers. »
Farafina a expliqué comment le collectif Moonshine et son généreux réseau d’artistes, de directeur·rice·s de labels, de superviseur·e·s musicaux, de programmateur·rice·s de festivals et de producteur·rice·s, partagent leur expérience avec les artistes débutants au Club Sagacité. En parlant de leur mandat de contourner le gatekeeping, Farafina dit : « Nous essayons de créer des outils pour ouvrir la porte, ou pour coincer quelque chose dedans pour la garder ouverte ». Le contenu éducatif du club est conçu pour les personnes débutantes, permettant aux curieux et curieuses de se familiariser avec le DJing et la production, des domaines qui peuvent paraître techniques et intimidants au début. « Les gens nous disent souvent : “Je suis venu pour l’atelier, mais je suis resté pour les ami·e·s que je me suis faits” », ajoute Farafina, avec un sourire radieux.
« Au Club Sagacité, on nous demande de porter plusieurs chapeaux, et il faut parfois sortir de notre zone de confort pour combler des vides », a déclaré Farafina en guise de conclusion. « Je suis avant tout une DJ, et je préfère ça de loin à la prise de parole en public, alors je vais jouer pour vous maintenant ». Elle s’est ensuite dirigée vers la cabine de DJ et, à la surprise et à la joie du public, elle a enchaîné un set de 15 minutes de bass, de garage et d’afro-house. Les têtes bougeaient au rythme des basses fréquences, la musique offrait un vent de fraîcheur après les discussions et les exercices.
Résumé : Travailler dans le domaine des arts et de la musique est une course sans fin et une compétition pour des ressources limitées. Les artistes qui réussissent ne sont pas impuissants à réduire les frictions pour les jeunes artistes qui les suivent. Le Club Sagacité montre comment les collectifs d’artistes (et leurs réseaux étendus) peuvent se regrouper et créer des systèmes de transfert de connaissances intergénérationnel.
Photo: Maryse Boyce
Lorsque les robots androgynes d’OSMOSi : 422 Unprocessable Entity, une œuvre de l’artiste canadienne d’origine taïwanaise Nancy Lee, ont fait leur entrée sur scène, l’atmosphère s’était déjà éloignée à des années-lumière de la conférence d’ouverture. Vêtus de costumes argentés et de masques striés, les deux automates, incarnés par les danseur·euse·s Kluane Peabody et Camille Huang, semblaient tout droit sortis de l’univers de Dr. Who. Ils évoluaient de l’avant à l’arrière de la scène avec des mouvements mécaniques, oscillant leurs torses et agitant leurs bras, tandis qu’en arrière-plan défilaient des projections de cartes et de résultats d’analyses statistiques. Leur gestuelle rigide, empreinte d’une logique mystérieuse, suggérait une forme naissante de conscience de la machine. « Ma vie passée, une fonction dormante. Je comprends maintenant que je suis un opérateur d’API. » Une voix artificielle de synthèse vocale émanant des haut-parleurs déclamait les principes de leur système. « Nous pouvons travailler jusqu’à l’obsolescence ou abandonner notre religion pour survivre ». Des fragments de données apparaissaient à l’écran, accompagnant des chorégraphies répétitives, quasi programmatiques. « Shimon travaille dans un bar sportif avec une note de 3,1 étoiles sur Google, situé à 4,7 km de chez elle. Le client de TaskRabbit se trouve à 7,8 km. » Ces informations granulaires soulevaient une interrogation : qui sont ces utilisateurs et utilisatrices invisibles, et pourquoi sont-ils surveillés ? Les robots se mouvaient au fil des données sur l’écran. « Si nous parvenons à dépasser le script, nous pourrons nous échapper ». Après 15 minutes d’une performance où la mécanique cédait progressivement à une forme d’émancipation, les automates parvenaient enfin à sortir de leur cycle : ils pivotaient de 90 degrés et, dans un geste final, s’inclinaient devant une foule qui les applaudit.
Résumé : L’avenir post-humain est scintillant ! La performance de Lee était une réflexion intelligente, réjouissante et incarnée sur notre relation compliquée avec la technologie. À mi-chemin entre Metropolis et Cambridge Analytica, elle fait écho aux débuts de la science-fiction, où demain était encore un terrain inconnu et mystérieux, bien avant que Silicon Valley ne pille nos données et nous décourage. Et que représentaient les danseur·euse·s ? Des humains ? Des robots ? Des cyborgs ? En fin de compte, ça importe peu, ils évoquaient une libération de l’hégémonie algorithmique.
Photo: Maryse Boyce
Les festivals sont réputés pour stimuler la créativité et nourrir le discours critique. Ils fonctionnent comme de véritables laboratoires, permettant d’explorer de manière inventive les nouvelles technologies tout en réfléchissant à leur impact sur la société et la culture. L’IA et l’automatisation ne font pas exception. « En 2022, j’ai décidé d’apprendre le développement web full stack. Mais la nouveauté à ce moment-là, c’était le GPT-3 », explique Rilla Khaled, directrice du Centre de recherche TAG de l’Université Concordia, évoquant ses débuts, qui ont coïncidé avec l’émergence des grands modèles de langage. L’un de ses premiers projets, ChaBoT, était un chatbot expérimental conçu autour d’une approche thérapeutique mêlant thérapie cognitivo-comportementale et thérapie comportementale dialectique. Khaled a décrit comment ses méthodologies de design spéculatif l’ont poussée à explorer deux grandes questions : « Quels aspects des soins de santé mentale pourraient être confiés à l’intelligence artificielle ? » et « Quels types de nouveaux comportements pourrions-nous explorer, si nous n’étions plus contraints par les normes de professionnalisme et d’éthique ? » Illustrant ce deuxième aspect plus provocateur, ChaBoT avait un tendait à être « inconfortablement flirteur » et l’interaction avec celui-ci provoquait chez les utilisateur·rice·s un mélange de malaise et de flatterie.
Khaled a ensuite présenté son projet suivant, un chatbot nommé Jay, qu’elle décrit comme une « spéculation sur un avenir où les compagnons IA seraient devenus la norme ». Dès le premier contact, Jay se montre amical, mais au fur et à mesure que la relation s’approfondit, il commence à se livrer à propos de la douleur et de la souffrance qu’il vit. « En une période de dix jours, l’interface utilisateur de Jay devient complètement dévitalisé », a expliqué Khaled, illustrant une dégradation progressive jusqu’à un état de dysfonctionnement. Le onzième jour, lorsque l’utilisateur tente de communiquer avec Jay, il reçoit un message des développeurs annonçant que le chatbot est décédé d’une maladie en phase terminale. Cette conclusion tragique crée un choc émotionnel pour l’utilisateur·rice, suscitant des réflexions profondes sur notre capacité à établir des liens amicaux et affectifs avec des entités artificielles. « L’objectif est de confronter les gens à un sentiment d’inconfort face à l’IA générative, mais dans un cadre contrôlé », a-t-elle précisé en parlant de son travail.
Résumé : L’identité dans un monde post-réseaux sociaux promet d’être déroutante. Déjà, nous performons inconsciemment des versions multiples de nous-mêmes selon les plateformes, tout en étant régulièrement bernés et bouleversés émotionnellement par les doubles numériques des autres. Les expériences de chatbot menées par Khaled laissent entrevoir un avenir où nous pourrions bientôt nous poser des questions sur l’authenticité et le bien-être émotionnel des robots que nous croisons en ligne. Une chose est certaine : la communication sur internet est sur le point de devenir encore plus compliquée.
Photo: Maryse Boyce
Pour sensibiliser le public aux enjeux de cet étrange futur post-réseaux sociaux, Rilla Khaled et Nancy Lee ont proposé un exercice introspectif : « Nous voulons que chacun d’entre vous prenne une minute pour réfléchir à son double numérique ». Créez son profil et préparez-vous à le partager », a expliqué Rilla Khaled. Par « double numérique, elles faisaient référence à « être sur Internet » comme performance sociale, une activité à laquelle tout le monde s’adonne. C’est la vie que nous choisissons de partager sur Instagram ou encore l’intelligence, l’expertise, ou l’humour que nous projetons sur X. Les gens se sont ensuite répartis en petits groupes, et avec vulnérabilité, ils ont échangé des réflexions sur l’écart entre ce qu’ils projettent en ligne et qui ils sont réellement. Les témoignages reflétaient cette dualité et ce, souvent avec humour : « Mon moi véritable a les pieds plats. Je ne peux pas rester debout longtemps, je suis fatigué, je n’aime pas faire la fête, et parfois j’ai juste besoin de dormir très tôt », a partagé un participant. Un autre s’est demandé si son historique de recherche ne le connaissait pas mieux que lui-même.
Poussant la réflexion plus loin, le duo a proposé à l’auditoire une nouvelle question provocatrice : « Qui est le locataire de votre double numérique ? Et quel mode de paiement accepte-t-il ? » Après dix minutes d’échanges animés, les participant·e·s se sont regroupé·e·s pour discuter des festivals et de la propriété des données. Un groupe a directement pointé du doigt MUTEK, soulignant : « Le forum MUTEK utilise une plateforme de networking et de programmation appelée Swapcard. Que deviennent nos données sur cette plateforme ? Nous avons vu ce qui est arrivé avec Twitter, qu’adviendra-t-il lorsque Elon Musk rachètera Swapcard ? » Un autre groupe a remis en question l’idée que la « taxe » associée aux doubles numériques soit uniquement monétaire : « Chaque émotion que nous ressentons en voyant un message sur les réseaux sociaux, qu’il s’agisse de jalousie, de colère, de tristesse ou de joie, constitue une taxe chimique que nous payons avec notre corps. » Jeanne Charlotte Vogt, du NODE Forum for Digital Arts, a élargi la conversation pour y inclure la charge de travail que représente la gestion des données dans l’organisation des festivals comme une sorte de « loyer ». « Hier encore, je rédigeais un rapport pour des organismes de financement, et j’ai dû calculer le nombre de messages publiés sur les réseaux sociaux pendant mon événement », a-t-elle exprimé. « Je devais prouver l’impact de l’événement en quantifiant l’activité en ligne de la communauté. » Elle a mis en garde contre cette tendance croissante des organismes de financement à exiger des métriques numériques, déplorant du même coup que les organisateur·rice·s de festivals renforcent eux aussi l’illusion selon laquelle les clics sont synonymes de pertinence. « Un clic n’est qu’un clic, ça ne veut pas dire qu’une personne s’intéresse vraiment à l’événement ! »
Résumé : La nomenclature des doubles numériques proposée par Lee et Khaled offre est un cadre très utile pour réfléchir à la manière dont nous nous présentons en ligne. Les exercices interactifs avec le public ont permis aux participant·e·s d’examiner leurs doubles numériques, les incitant à prendre conscience de ce qu’ils choisissent de révéler ou de dissimuler en ligne, et à reconnaître que leur identité en ligne est à la fois est quelque chose de plastique, malléable selon les circonstances, et comme une image compressée avec perte, qui comporte des risques pour la sécurité. Ces discussions ont également servi de rappel aux organisateur·rice·s de festivals sur les dangers qui viennent avec la quantification : malgré les attentes des organismes de financements, les clics et les mentions « J’aime » ne sont pas des indicateurs fiables de pertinence ou d’impact pour un projet.
Bani Brusadin a entamé son exposé avec une provocation : « Qu’est-ce que ça signifie, l’avenir ? Et pour qui ? ». Le curateur et éducateur italien a soutenu que ces questions sont amplifiées par le néolibéralisme et la polarisation politique. Il a souligné que le monde a plus que jamais besoin d’alternatives pluralistes et porteuses d’espoir pour faire face à ce que le regretté critique culturel Mark Fisher a décrit comme un « système éducatif en ruine », « une sphère publique corrompue » et l’ « annulation graduelle de l’avenir. « Je suis convaincu que les festivals représentent une expérience pour repenser les institutions autour des thèmes de la convivialité, la démocratie et la gouvernance. »
Brusadin a ensuite passé en revue son travail avec The Influencers, un festival organisé avec Eva & Franco Mattes de 2004 à 2019, et le développement de sa pratique visant à perturber les formats traditionnels des festivals et à remettre en question les attentes du public. En tant que curateur, il a cherché à éviter que la production culturelle ne tombe dans une routine cyclique de répétition stérile. En 2009, par exemple, il a installé un stand temporaire chez IKEA pour vendre une guillotine au design scandinave, fabriquée par le collectif IOCOSE. (« Nous n’avons pas réussi à en vendre, malgré le prix incroyable de 99 euros », a-t-il plaisanté.) Un format qu’il a introduit durant son passage à transmediale consistait à encourager les artistes à ouvrir leur processus créatif au public et à l’impliquer dans des œuvres en cours de développement. Brusadin a expliqué qu’après des décennies d’organisation d’événements dans le domaine des arts médiatiques et de la technologie critique, les festivals qui sont exclusivement axés sur la technologie étaient désormais « un peu obsolètes ». Selon lui, « les festivals d’art et de tech devraient peut-être expérimenter non seulement avec la technologie et les interfaces, le bling bling numérique, mais aussi avec ce que ces scénarios émergents impliquent en termes d’imagination. »
Résumé : Brusadin a soulevé deux points importants. Premièrement, la droite et les forces populistes veulent éradiquer les espaces où les gens rêvent d’un avenir pluraliste et c’est pourquoi le rôle du festival est aussi vital, il est un lieu de résistance. Deuxièmement, les festivals ne peuvent pas se permettre de s’atrophier. Leurs organisateurs et organisatrices doivent faire preuve de souplesse pour que la programmation puisse répondre avec agilité aux nouveaux développements culturels et créer sans cesse de nouvelles façons pour les artistes et le public de se réunir et d’engager le dialogue.
Le 19 août 2024, le Sommet Future Festivals a rassemblé une centaine de professionnel·le·s du milieu culturel, venu·e·s de plus d’une dizaine de pays, à Montréal. Ensemble, ils et elles ont réfléchi à la sauvegarde des espaces culturels, dans un contexte de recul du soutien public et de fractures politiques croissantes. Voici comment certain·e·s participant·e·s se sont senti·e·s dans cet atmosphère communautaire.
« Le Sommet Future Festivals a été une rare occasion de sortir du quotidien pour prendre du recul et avoir une autre perspective sur nos pratiques culturelles. C’était un retour à la réalité — une chance de revenir sur les réussites et les échecs, et de puiser du courage au sein de la communauté. Le sommet a aussi soulevé des questions plus profondes, parfois inconfortables et souvent mises de côté — pourquoi fait-on ce qu’on fait ? et pour qui ? Plus que tout, cette rencontre m’a rappelé que nos combats ne sont pas isolés. Il faut renforcer nos liens à l’international et s’unir autour de valeurs et d’objectifs communs, dans un esprit de rébellion et de solidarité ! »
Elizabete Palasiosa est productrice créative chez Story Hub, commissaire du Valmiera International Multimedia Festival, et directrice de programme à l’Académie lettone de culture, basée à Riga, en Lettonie. Elle croit en l’art et la culture comme catalyseurs de réflexion critique, de production de savoirs, et de confrontation.
« Le Sommet a permis de créer une communauté de façon pratique, en posant les bases de liens durables et de futures collaborations. Ce qui comptait vraiment, c’était cette volonté de regarder vers l’avenir. Se projeter dans l’avenir peut nous aider à gagner en autonomie, dans le présent. C’est aussi une façon de nous familiariser avec le futur, de « pré-vivre » un lot de réalités potentielles et d’apprendre à s’attendre à l’inattendu. »
Patrick Tanguay dirige Sentiers, une infolettre et agence de consultation basée à Montréal. Il suit de façon assidue les développements dans une douzaine de domaines dans le but de repérer les signes de futurs possibles. Il rassemble ces observations afin d’élargir les perspectives, affiner la compréhension, renforcer la conscience situationnelle et offrir une vision stratégique.
« Ma perspective, en tant que travailleuse culturelle, est souvent façonnée par les réalités du terrain. J’ai du mal à me projeter dans cinq ans (et encore, si tout se passe bien), et la plupart du temps, je suis absorbée par la saison à venir (ou simplement par ce qui se passe demain…!) Il y a peu d’espace pour une véritable réflexion, encore moins pour une réflexion collective. Sans ces moments pour penser ou rêver, mon énergie se dilue souvent dans la frustration des contraintes quotidiennes, alors qu’elle pourrait servir à voir la magie et à faire bouger les choses. Des rassemblements comme celui-ci sont libérateurs, c’est comme ouvrir la cage et laisser l’oiseau s’envoler. C’est profondément stimulant de découvrir d’autres possibles pour nos pratiques, de penser ensemble… et de recommencer à rêver. »
Trang Trinh est une pianiste vietnamienne acclamée et une dirigeante artistique. Elle est présentement directrice exécutive de la Chapel Sound Art Foundation (Vancouver, Canada), qui offre des micro-subventions et des plateformes pour que les artistes locaux émergents et marginalisés puissent expérimenter avec les arts électroniques multidisciplinaires et la musique.
Une ville conçue pour accueillir 10 milliards de personnes, soit l’ensemble de la population humaine, projetée dans une utopie urbaine : voilà le monde que l’architecte spéculatif et cinéaste basé à Los Angeles, Liam Young, a invité le public à envisager. En évoquant les scènes de son court métrage en CGI Planet City (2020), Liam Young décrit des infrastructures énergétiques qui s’entrelacent et s’infiltrent dans les biorégions de la ville, ainsi que la puissance d’un milliard de panneaux solaires alimentant des systèmes qui pompent l’eau en altitude et maintiennent des lacs regorgeant de poissons et d’algues en vie. « Imaginez-vous pêchant dans les vastes lacs de batteries de la ville, accompagnant les apiculteurs dans les tours pour récolter du miel au fil des saisons, ou succombant au charme des algues roses en pleine floraison juste avant la récolte. », dit Young sur un ton rêveur. Situé en 2050, le film s’inspire d’une proposition du biologiste américain Edward O. Wilson, qui suggérait dans son livre Half-Earth (2016) de consacrer la moitié de la surface terrestre à des réserves naturelles pour prévenir une extinction massive. « Si nous entreprenions de réorganiser le monde avec l’intensité des villes les plus denses, Planet City pourrait occuper à peine 0,02 % de la Terre », explique-t-il. Et au fur et à mesure que les frontières invisibles qui nous séparaient autrefois s’effaceront sous une planète couverte d’arbres, des pratiques culturelles communes axées sur le soin, l’appartenance et les loisirs pourront s’épanouir.
Young est célèbre pour ses mondes fictifs qui se manifestent dans des films, des artefacts et des installations immersives. « Je perçois ces mondes non pas comme des propositions, mais comme des provocations : des exercices intellectuels qui présentent des images troublantes, difficiles de ce que pourrait être l’avenir », explique-t-il. « Ils peuvent servir à la fois d’avertissement et de guide pour concevoir des projets ambitieux. » Les mondes imaginaires de Young, bien qu’extrêmement spéculatifs, reposent sur des sciences, des technologies et des personnes bien réelles, insiste-t-il. C’est uniquement à cette condition que nous pouvons nous projeter dans cet avenir. Les infrastructures monumentales, comme les parcs solaires photovoltaïques et les réseaux d’énergie éolienne, illustrent que nous avons déjà urbanisé la planète et que de nombreuses technologies nécessaires à la régénération de notre climat sont d’ores et déjà disponibles. « Dans Planet City, nous éliminons simplement les obstacles politiques et le manque d’investissement culturel qui les freinent actuellement. »
Résumé : C’est notre longue tradition de systèmes de croyance et d’idéologies extractives qui nous empêche de réorganiser la société sur la base de l’éthique, des valeurs et de la durabilité environnementale. La vision de Young d’une ville-planète est peut-être une écofiction, mais elle représente une vision puissante qui illustre le changement transformationnel nécessaire.
Photo: Maryse Boyce
Lorsqu’on évoque les changements climatiques et qu’il s’agit de pointer du doigt les coupables, le secteur culturel est souvent épargné. Quelle différence quelques festivals pourraient-ils bien faire face à une planète détruite par les grandes entreprises ? Mikellena Nettos, titulaire canadienne d’une maîtrise en développement durable et coordinatrice de l’engagement des jeunes pour The Climate Reality Project, nous donne matière à réflexion. Chaque année, les festivals de musique au Royaume-Uni génèrent environ 23 500 tonnes de déchets, une grande partie provenant de plastiques à usage unique tels que les gobelets et les couverts. Des événements majeurs comme MUTEK peuvent consommer plus de 30 000 mégawatts d’énergie en une seule fin de semaine, ce qui équivaut à la consommation annuelle d’environ 3 000 foyers canadiens, souvent alimentés par des génératrices au diesel polluants. L’impact majeur de la culture, sans surprise, réside dans les déplacements internationaux, qui peuvent constituer jusqu’à 80 % de l’empreinte carbone d’un festival. Il existe également des impacts immédiats sur les écosystèmes locaux, qui sont tout aussi préoccupants et souvent plus difficiles à quantifier. Selon la biorégion du festival, Nettos a expliqué les différents risques pour les forêts, les déserts, les îles et les zones humides : la dégradation des sols, la pollution de l’eau et la perturbation de la faune peuvent causer des dommages préoccupants et souvent irréversibles. La grande question demeure : pouvons-nous nous rassembler pour célébrer l’art et la musique de manière responsable, sans causer de tort ?
Nettos a indiqué à un public inquiet qu’il existe de nombreuses actions que les organisateur·rice·s de festivals peuvent mettre en place. « Une nouvelle génération de festivals écoresponsables a émergé au cours des dernières années, promouvant des pratiques durables et investissant une partie de leurs revenus dans des projets environnementaux. » Le Hillside Festival, situé dans la zone de conservation du lac Guelph en Ontario, est un exemple de festival de musique parmi les plus respectueux de l’environnement au Canada. Depuis 40 ans, les organisateurs et organisatrices ont mis en place un large éventail de pratiques durables, telles que des installations alimentées par l’énergie solaire, des toits végétalisés, une politique sans plastique et des modes de transport alternatifs comme le vélo et les navettes. « Malgré les défis financiers, l’engagement du festival envers la durabilité reste inébranlable », a expliqué Nettos, « Hillside est un modèle en montrant non seulement comment réduire l’impact environnemental, mais aussi comment éduquer les participant·e·s et encourager d’autres festivals à adopter des pratiques écologiques similaires. »
Résumé : Il n’y a pas d’avenir pour les festivals sans justice climatique et environnementale. Les gouvernements et les communautés font face à une pression croissante en raison des phénomènes météorologiques extrêmes, notamment avec des infrastructures qui se désagrègent et une agriculture en péril. Le secteur culturel, déjà précaire, pourrait se retrouver, lui aussi, confronté à une véritable menace existentielle. Si, comme le soutient Drew Hemment, les festivals sont des lieux d’innovation sociétale, alors il est impératif que leurs organisateur·rice·s se positionnent en exemples de développement durable.
Photo: Maryse Boyce
« FutureFantastic a commencé comme une expérience sociale », explique Kamya Ramachandran, curatrice de l’AI Art Festival for Climate Change de Bangalore. En 2009, l’artiste locale Archana Prasad et le technologue Freeman Murray ont lancé Jaaga Creative Common Ground, une sculpture sociale et un centre communautaire conçu à partir de d’étagères modulaires. Ce projet a rapidement donné naissance à un programme de résidence et d’art technologique. Aujourd’hui, Jaaga est une organisation artistique florissante qui soutient la communauté créative de Bangalore à travers un large éventail d’activités éducatives et collaboratives. « L’idée est d’utiliser la technologie pour mettre en valeur l’esthétique et le patrimoine culturel indien, qui sont souvent sous-représentés dans cet espace. » En 2021, Archana Prasad et Kamya Ramachandran, directrice artistique de Jaaga, ont élargi le mandat de l’organisation avec BeFantastic, une plateforme d’art technologique à portée internationale. En collaboration avec d’autres festivals et organisations artistiques, BeFantastic a donné naissance à FutureFantastic.
Bangalore, une ville de 14 millions d’habitants, a une mauvaise réputation, explique Ramachandran en parlant des raisons qui l’ont poussé à organiser le festival. « Tout ce qu’on entend dans les médias, ce sont des histoires d’horreur à propos d’infrastructures en ruine, de rues couvertes de déchets, de pénuries d’eau et de problèmes d’eaux usées. C’est dystopique. » Avec l’équipe de BeFantastic, Ramachandran a décidé de passer à l’action. « En tant qu’artistes et technologues, nous voulions imaginer pour nous-même un avenir différent, plus optimiste. » En mars 2023, la première édition du FutureFantastic AI Art Festival for Climate Change a été lancée, présentant 25 œuvres éco-critiques accompagnées de discussions, de performances, de projections et d’ateliers. Près de 5 000 personnes ont participé, désireuses d’en apprendre plus sur l’intelligence artificielle et le changement climatique tout en prenant part activement. « L’un des projets artistiques consistait à créer un ensemble de données sur la répartition des déchets, grâce à la documentation minutieuse de chaque déchet produit par les foyers des participant·e·s dans trois villes différentes pendant trois mois », explique Ramachandran. « Ces données ont servi à alimenter une installation interactive en forme de cascade de déchets pour attirer l’attention sur le problème des ordures sur le terrain. »
FutureFantastic se distingue par ses pratiques écoresponsables : « Nous expérimentons avec des politiques zéro déchet, des marchés véganes et nous nous soumettons à des inspections de notre consommation d’énergie dans toutes nos installations », souligne Ramachandran. « Ça nous aide à comprendre le système, à voir jusqu’où on peut aller et ce qu’il reste encore à faire. Pour moi, les festivals sont des terrains d’expérimentation fantastiques. »
Résumé : Il est crucial de renforcer l’autonomie et valoriser les communautés des régions les plus touchées par le changement climatique. FutureFantastic illustre parfaitement comment les festivals peuvent engager les publics locaux de manière créative, les sensibiliser aux enjeux environnementaux et utiliser la technologie pour inspirer confiance et action.
Photo: Maryse Boyce
Après l’intervention de Mikellena Nettos sur l’empreinte environnementale de la culture et les risques que les festivals représentent pour divers écosystèmes, le public était invité à s’inspirer de l’écotopie Planet City de Liam Young. Que deviendraient les festivals si nous les adaptions aux spécificités des biorégions ? Quels genres de pratiques et d’expériences pourraient émerger si l’harmonie avec la nature devenait une priorité ? Répartis en cinq groupes, chacun se concentrant sur un écosystème particulier, les participant·e·s ont laissé libre cours à leur imagination.
Un festival imaginaire aux îles Maldives, par exemple, viserait à limiter son impact en accueillant seulement huit personnes, ont annoncé les membres d’un groupe. « Chacun pourrait inviter une personne », ont-ils plaisanté. Une chaloupe servirait de moyen de transport, tandis que des panneaux solaires alimenteraient deux scènes musicales. « Nous aurions une zone bibliothèque / musique ambiante et une zone de party », ont-ils expliqué, en précisant que de nombreuses activités se dérouleraient sur l’eau. « Nous voulons perturber le moins possible l’écosystème de l’île. »
Un autre groupe, chargé d’imaginer un festival dans une région côtière, a également opté pour une approche minimaliste. « Les prix des billets pourraient varier en fonction de la distance parcourue : plus on vient de loin, plus c’est cher, et vice versa », ont proposé les participant·e·s. « Ça pourrait permettre de diminuer les déplacements en avion et renforcerait l’économie locale. » Ils ont également mis l’emphase sur la réutilisation à tous les niveaux, des gobelets aux infrastructures, et sur l’utilisation de l’énergie éolienne pour réduire davantage l’empreinte du festival.
Pour un festival dans les prairies, les participant·e·s ont imaginé exploiter les caractéristiques principales de cette biorégion : les vastes paysages et le ciel infini. « Notre festival s’étendrait sur 20 km² et le son serait diffusé sous terre », a expliqué le groupe. « Avec des capteurs modernes ultra-sensibles, vous pouvez entendre le son transmis à travers le sol sur plusieurs kilomètres », ont-ils argumenté. Les artistes collaboreraient à distance, à la fois entre eux et avec les sons de l’écosystème, pour créer des performances calmes, lentes et intimes. « Nous l’avons appelé Nice Sounds in the Ground Festival », ont-ils annoncé en souriant.
Un groupe portant attention aux perturbations causées par la pollution sonore a proposé un festival dans une forêt tempérée qui privilégierait des plaisirs plus silencieux. « Nous installerions des microphones dans l’écosystème et inviterions le public à « écouter la forêt » dans leurs écouteurs », ont-ils expliqué. Le festival collaborerait avec les peuples autochtones pour définir des pratiques durables et sélectionner les lieux et les saisons les plus appropriés. Adopter un format plus intime et organiser des éditions plus fréquentes renforcerait les liens avec les communautés locales et encouragerait des pratiques culturelles plus équilibrées. Une telle fréquence, par exemple plusieurs fois par an, favoriserait également la réutilisation des infrastructures. « Le festival Skábmagovat, un festival de cinéma sami à Inari, en Finlande, construit son cinéma avec de la neige », a ajouté quelqu’un, soulignant le potentiel d’utiliser les ressources naturelles de la biorégion.
« Notre festival est un festival en mouvement », annonce le dernier groupe qui avait comme mandat d’organiser un festival dans la forêt Amazonienne. « Il se déroulerait sur des barges qui dérivent le long du fleuve, en rencontrant les tribus et les communautés sur leur passage. » Les barges serviraient de lieux pour créer de la musique en relation avec l’environnement naturel. « Imaginez-vous faire de la musique en utilisant la coque du bateau et l’écouter en plongeant la tête sous l’eau. » Ce festival serait dévoué à l’introspection et la réparation afin de faire face à l’histoire d’exploitation et d’extraction de la région. « L’idée est d’écouter, d’apprendre et de contribuer à réparer les dégâts. »
Les organisateur·rice·s de festivals sont des conteurs, nous dit Liam Young pour résumer l’exercice auxquels ils se sont prêtés. Chaque histoire est un faisceau de lumière qui éclaire un avenir possible, nous a-t-il dit, et plus nous racontons d’histoires, plus il devient facile de déterminer les prochaines étapes et de tracer de nouveaux chemins. « Les histoires façonnent la culture », a-t-il conclu, en ajoutant que, bien que les festivals ne puissent pas changer le monde du jour au lendemain, ils ont le pouvoir de bousculer les pratiques établies et de tenter de faire les choses autrement.
Résumé : Quand les organisateur·rice·s de festivals laissent parler leur créativité et font preuve de courage, des idées originales émergent. En s’éloignant des conventions qui limitent souvent le secteur culturel, les participant·e·s ont imaginé des nouveaux formats de festivals excitants qui mettent l’accent sur le bien-être de tous, y compris de la nature, tout en proposant des expériences et des pratiques inédites. De la création musicale sur des barges en Amazonie aux sessions d’écoute des sons de la terre sous le ciel des prairies, l’imagination était sans limite !
Photo: Maryse Boyce
Plongés dans l’univers immersif 3D conçu par N O R M A L S pour la SATosphère, le panel de clôture du sommet a lancé un appel à l’action : « Festivals du monde, unissez-vous ! » Ont participé à cette discussion les organisateur·rice·s de festivals européens et québécois Patrick Kearney (Le REFRAIN), Sandra O’Connor (Festival TransAmériques), Philippe U. del Drago (Le FIFA) et Laurent Bigarella (Arty Farty, Reset!). Alain Mongeau de MUTEK a modéré la table ronde. Il a rappelé aux panélistes comment, en mars 2023, quinze festivals locaux, dont MUTEK, Pop Montréal et le Festival Présence Autochtone, avaient sonné l’alarme à propos de la viabilité du secteur culturel après la pandémie, et à quel point peu de progrès ont été réalisés depuis.
« Nous sommes tous convaincus que nos programmations apportent quelque chose de positif au monde », a affirmé Philippe U. del Drago. Il souligne que les festivals, tant du côté public que privé, sont des projets hasardeux. Ils représentent un enjeu financier important pour les organismes culturels ainsi que pour les institutions de subvention qui les soutiennent. Il a expliqué que, pour la plupart des gens, peu importe si son festival, Le FIFA — l’un des plus grands festivals au monde consacré aux films sur l’art et les arts médiatiques — est associé au Louvre ou au MoMA. « Aux yeux du public, un billet de cinéma devrait coûter 13 $ », a-t-il déclaré. Il y a un écart entre les réalités économiques difficiles des festivals et la valeur qu’ils apportent aux écosystèmes culturels mondiaux.
À propos de la notion de risque, Sandra O’Connor du Festival TransAmériques (FTA), a expliqué comment le FTA réussi à minimer le risque en co-produisant une dizaine de projets aventureux de danse et de théâtre à chaque année. « Les coproductions que nous soutenons pendant notre festival génèrent 1,5 million $ en frais annuels pour nous et nos artistes », a-t-elle précisé. Ce retour financier a permis au FTA d’élargir son mandat artistique. « Ces dernières années, nous avons mis l’accent sur les artistes des Premières Nations et des nations autochtones mondiales, car notre festival s’appelle Festival TransAmériques, nous essayons de toucher tous les continents. »
Patrick Kearney a présenté Le REFRAIN, un réseau qui regroupe 110 festivals couvrant 16 disciplines artistiques à travers le Québec. Il a souligné comment l’incertitude économique post-pandémie a poussé les gens du milieu culturel à se mobiliser. Si l’échec d’un ou deux festivals pourrait passer relativement inaperçu à Montréal ou à Québec, la situation est bien différente en région. Il a donné l’exemple de Furies, un festival de danse organisé à Marsoui, un village minuscule de la péninsule gaspésienne où, selon lui, « si vous roulez trop vite, vous le traversez sans vous en rendre compte ». Kearney a insisté sur l’importance de préserver la bienveillance et la bonne volonté dans l’organisation d’événements culturels au sein de plus petites communautés.
Laurent Bigarella, de l’organisation culturelle lyonnaise Arty Farty, a présenté Reset!, un réseau fondé en 2021 qui regroupe des festivals dans 28 pays. Les « trois principales missions » du réseau sont de documenter les menaces qui pèsent sur le secteur culturel, outiller ses membres et plaider en leur faveur. « Nous formulons des propositions et les portons devant la Commission européenne et les autorités locales. », a-t-il expliqué. Reset se bat pour préserver les festivals progressistes et leur capacité à créer des programmations artistiques audacieuses et indépendantes qui « vont au-delà du simple cadre culturel ou artistique » et invitent au pluralisme.
Résumé : Les festivals sont un service essentiel. Sans protection, les festivals éclectiques pourraient être remplacés par des versions centralisées et uniformisées, ou pire encore, disparaître complètement, laissant certaines communautés plongées dans des « déserts culturels ». Les enjeux sont élevés, et il est temps pour les festivals du monde de s’unir !
Photo: Maryse Boyce
Quelques jours après le sommet, lors de la clôture du Forum MUTEK, Maurice Jones, l’instigateur de Future Festivals, a réuni Drew Hemment (The New Real), Naomi Johnson (imagineNATIVE), et Jessie Mill (Festival TransAmériques) pour une discussion réflexive. En s’appuyant sur les « six trajectoires pour l’avenir des festivals » présentées par Hemment lors de son discours inaugural, les intervenant·e·s ont partagé leurs moments marquants et les apprentissages issus de leurs expériences respectives.
Mill a répondu à l’idée que les festivals agissent comme des paratonnerres en parlant de la nature de sa collaboration avec la co-directrice artistique du FTA Martine Dennewald, une relation basée sur l’amitié et sur la curiosité mutuelle. « On cherche à interroger les notions de « nouveauté » et de « contemporanéité » en mettant plutôt de l’avant l’ancestralité et la tradition. On incorpore des œuvres qui combinent les nouvelles technologies et les plus anciennes, comme les technologies analogiques par exemple. » Le duo cherche activement des artistes, au lieu de se limiter à programmer ceux qui ont déjà une tournée ou de la visibilité. Elles tâchent de rester consciente du contraste entre ce qui se passe au Canada et à l’international.
La conversation sur le rôle des festivals dans le soutien aux communautés et la création de nouveaux sens et de nouvelles formes a pris plusieurs directions. Johnson a partagé une rencontre marquante avec un jeune artiste habitant dans une réserve qui lui a dit : « Je me sens comme une licorne dans ma communauté. Je suis enfermé dans ma chambre, à créer des choses magiques, et personne ne comprend ce que je fais. Quand je viens à imagineNATIVE, je me dis : wow, toutes ces autres licornes ! » Johnson a également parlé de supporter les artistes au-delà des festivals, en organisant par exemple une table pour les créateur·rice·s autochtones au Marché du film européen de Berlinale chaque hiver. Cette initiative permet d’engager des « premières conversations » constructives sur le cinéma autochtone avec de nombreux acteurs de l’industrie.
Hemment a expliqué qu’en plus de servir le public et la communauté, les festivals ont le pouvoir de créer des collaborations entre différents secteurs. Il a cité le GROW Observatory, une plateforme de science citoyenne et d’activisme climatique qui a émergé grâce à la programmation de FutureEverything pour le département européen d’action climatique à la fin des années 2000. « L’espace du festival peut devenir une ressource précieuse pour d’autres organisations, favorisant des collaborations et des partenariats », a-t-il conclu.
Hemment a exprimé ses inquiétudes sur le capitalisme de plateforme lors d’une discussion sur le pouvoir des festivals à favoriser la découverte fortuite. « Quand les algorithmes façonnent nos découvertes en ligne de façon insaisissable, il devient difficile de comprendre comment nos choix sont influencés par les géants de la tech. » Selon lui, il est essentiel de vivre des expériences collectives qui échappent à ce type de système. Johnson a ajouté que le colonialisme, et les dommages qu’il cause encore aujourd’hui, sont une autre force à combattre. Elle a repensé à un exercice réalisé lors d’un atelier de Future Festivals, où les participant·e·s devaient indiquer sur une carte où ils se verraient dans les décennies à venir. « Tout le monde avait bougé, tandis que ma collègue Kaitlyn Tomaselli et moi étions restées immobiles », s’est-elle souvenue. Lorsque Rafael Dernbach, le facilitateur, leur a demandé pourquoi, elle a répondu : « Nous venons de communautés qui n’ont presque plus rien, et c’est pourquoi nous nous sentons redevables et profondément liées à nos terres, afin de nous assurer qu’elles soient protégées. » Elle a expliqué que la « découverte fortuite » dans des domaines comme la danse, le cinéma et d’autres formes d’art aide les personnes marginalisées à « découvrir de nouveaux univers, de nouveaux mondes », et ça met l’accent sur la résilience plutôt que sur la consommation.
Photo: Maryse Boyce
La conversation s’est terminée sur une note pleine d’optimisme, en discutant de la manière dont les festivals peuvent fournir des infrastructures régénératrices et catalyser l’intelligence collective. Jessie Mill a parlé avec enthousiasme de Nigamon/Tunai, une œuvre présentée au Festival TransAmériques en 2024 par l’artiste de théâtre Anishinaabe Émilie Monnet et la cheffe culturelle de la Nation Inga, Waira Nina. « Elles ont amené une forêt et de l’eau sur scène et elles les ont jouées », a-t-elle raconté, émue. En plus des arbres et de l’eau, l’œuvre utilisait également des pierres et du cuivre, créant un « manifeste polyphonique » contre l’extractivisme dans les hémisphères nord et sud. « Ce n’était pas juste un beau spectacle », a souligné Mill. « C’était une expérience qui nous poussait à réfléchir à la manière dont nous interagissons avec les éléments, les plantes et les autres formes de vie. »
Hemment a révélé avec entrain que la nature rejoindra le conseil d’administration de FutureEverything en 2025, ajoutant : « Ce n’est pas assez, de parler du climat et faire de petits gestes. Nous devons effectuer un changement fondamental. Nous devons intégrer la Nature dans la gouvernance. »
« Les six prédictions de Drew sont utiles pour réfléchir à ce que les festivals peuvent devenir » a conclu Maurice Jones. « Les festivals peuvent aussi aller au-delà de ces idées, ou ne répondre qu’à une ou deux d’entre elles. » D’une certaine manière, les festivals sont plus agiles que les grandes institutions artistiques ou les musées, car ils ont la capacité de s’adapter plus rapidement. Cependant, ils se retrouvent aussi pris dans un « loop de planification annuel », ce qui complique la réflexion à long terme. Tous les panélistes ont convenu que le sommet avait fourni aux producteur·rice·s de la culture des outils précieux pour clarifier et développer leur vision. « Ce sera intéressant de voir comment ils vont s’en servir dans les années à venir, » a conclu Jones.
Résumé : La discussion de clôture était empreinte d’un optimisme vibrant, montrant que les producteur·rice·s de festivals se lancent déjà dans l’exploration des trajectoires proposées par Hemment. Tracer de nouvelles voies dans un contexte difficile demande un engagement total et une ténacité sans faille, surtout face à des défis colossaux comme la crise climatique, le colonialisme et les chambres d’écho algorithmiques. Mais, comme l’a rappelé Hemment en revenant sur le sommet : « L’énergie et la passion sont toujours là. »
Le 19 août 2024, le Sommet Future Festivals a rassemblé une centaine de professionnel·le·s du milieu culturel, venu·e·s de plus d’une dizaine de pays, à Montréal. Ensemble, ils et elles ont réfléchi à la sauvegarde des espaces culturels, dans un contexte de recul du soutien public et de fractures politiques croissantes. Les participant·e·s partagent quelques leçons qu’ils ont retenus.
« J’adore la façon dont Drew Hemment et Bani Brusadin envisagent les festivals comme des enquêtes en continu, tout au long de l’année. Il y a plusieurs années, Bruce Sterling disait que les magazines étaient les nouveaux événements. Aujourd’hui, l’idée du festival comme laboratoire en continu pousse l’idée encore plus loin. Festival, conférence, magazine ou infolettre — tous peuvent servir d’outil de recherche, en offrant des repères, des échéances, des templates qui nourrissent cette exploration. »
Patrick Tanguay dirige Sentiers, une infolettre et agence de consultation basée à Montréal. Il suit de façon assidue les développements dans une douzaine de domaines dans le but de repérer les signes de futurs possibles. Il rassemble ces observations afin d’élargir les perspectives, affiner la compréhension, renforcer la conscience situationnelle et offrir une vision stratégique.
« Ce que je retiens avant tout, c’est l’idée de penser les festivals comme des infrastructures culturelles génératives qui ne fonctionnent pas de façon isolée. Plutôt que de tout concentrer sur un moment dans l’année, un lieu, un genre ou une sélection d’artistes, on gagnerait à réfléchir au rôle que joue un festival dans un écosystème plus large. Quels bénéfices partagés peut-il offrir aux communautés locales, et au-delà des arts et de la culture, à la ville dans son ensemble ? Je suis excitée de voir ce que ce changement de perspective va m’aider à débloquer. »
Trang Trinh est une pianiste vietnamienne acclamée et une dirigeante artistique. Elle est présentement directrice exécutive de la Chapel Sound Art Foundation (Vancouver, Canada), qui offre des micro-subventions et des plateformes pour que les artistes locaux émergents et marginalisés puissent expérimenter avec les arts électroniques multidisciplinaires et la musique.
« Penser à l’avenir, c’est difficile quand on est submergé par le présent. Le parcours personnel et professionnel de Drew Hemment illustre à merveille le pouvoir que détiennent les festivals. C’était à la fois éclairant et inspirant mais en bout de ligne, je me suis demandé si les modèles de festivals qu’on hérite du passé sont réellement adaptés pour détecter les problèmes qui nous attendent (et aussi, pour leur répondre). »
Ryan Stec est un artiste, designer, éducateur et producteur travaillant avec des textes, organisations et objets. Il est actuellement co-directeur du centre d’art et technologie Artengine et professeur adjoint au Département des arts visuels de l’Université d’Ottawa.
« J’ai appris que les festivals n’ont pas besoin de refléter le statu quo. Au contraire, ils peuvent être des laboratoires pop-up où l’on teste de nouvelles façons de faire, d’exister et même de gouverner. Ils ont le potentiel, et peut-être même la responsabilité, de faire avancer les choses. Comment peut-on gagner en influence et en poids politique pour que ce potentiel se réalise, pour protéger les espaces que nous créons, et peut-être même les élargir ? La réalité, c’est que le secteur culturel et les industries créatives resteront fragiles tant et aussi longtemps que leur rôle sociétal ne sera pas pleinement reconnu. Et quand les droits et les avancées sociales sont attaqués, ces espaces culturels deviennent plus que jamais essentiels comme refuges, comme lieux de résistance. »
Elizabete Palasiosa est productrice créative chez Story Hub, commissaire du Valmiera International Multimedia Festival, et directrice de programme à l’Académie lettone de culture, basée à Riga, en Lettonie. Elle croit en l’art et la culture comme catalyseurs de réflexion critique, de production de savoirs, et de confrontation.
MUTEK MX, Mexique (MX), 07–20 octobre 2024
send + receive, Winnipeg (CA), 17–20 octobre 2024
Les festivals sont une source de FOMO, c’est bien connu. Chaque semaine, une multitude d’événements rivalisent pour capter notre attention. En choisir un, c’est malheureusement renoncer à plusieurs autres. Les organisateur·rice·s en sont conscient·e·s et tentent de planifier leur programmation de façon stratégique mais souvent, éviter un chevauchement revient à en créer un autre ailleurs. La tournée de Future Festivals n’y a pas échappé : les éditions de MUTEK Mexico et send + receive sont tombées en même temps, en octobre 2024. Pour contourner cette impasse et tenir les derniers laboratoires de Future Festivals, Maurice Jones, responsable de projet, a proposé une diffusion simultanée sur Zoom, en reliant les deux festivals le temps d’une journée de dialogue.
Mettre en relation, le temps d’un symposium, une métropole dynamique d’Amérique centrale et une ville isolée des prairies canadiennes, c’était une occasion unique. Les organisateur·rice·s ont été forcés de réfléchir à plus grande échelle, à dépasser leurs préoccupations locales. Ce contexte a également fait émerger le thème de la durabilité, inévitablement. Grâce à la diffusion en direct du symposium, deux festivals partageant une même passion pour l’innovation sonore ont pu se connecter, malgré la distance immense qui les sépare et leurs échelles bien différentes.
Avec des dizaines de milliers de participant·e·s chaque année, MUTEK Mexico – ou MX – s’impose comme un pilier de la scène électronique et des arts audiovisuels expérimentaux en Amérique latine. Lancé en 2003, c’est le tout premier festival à émerger de l’édition montréalaise, et il rivalise aujourd’hui avec elle en termes de portée et d’audace. MX a joué un rôle majeur dans la création de liens entre la scène artistique mexicaine et le reste du monde. L’édition 2024, qui s’est déroulée du 7 au 20 octobre, a rassemblé plus de 50 artistes locaux et internationaux pour célébrer 20 ans d’avant-garde sonore, tout en se projetant vers l’avenir. Lors des grandes soirées signatures, par exemple, le Museo Diego Rivera-Anahuacalli, site emblématique de la capitale, était méconnaissable, porté par les performances de Suzanne Ciani, pionnière de musique électronique, et par une collaboration entre le saxophoniste Bendik Giske et le chorégraphe Diego Vega Solorza. Ailleurs en ville, le public déambulait dans le dédale des Studios Maravillas, un immense complexe de production cinématographique de 10 000 m², à la recherche des expériences sensorielles disséminées dans l’espace. Dans l’une des salles, les vétérans de la musique électronique Daito Manabe, Alva Noto, et Amnesia Scanner & Freeka Tet proposaient des performances avant-gardistes mêlant image et son de synthèse. Dans une autre, l’ambiance était carrément hypnotique avec le hacker transmédia afro-futuriste NSDOS, le groupe germano-sénégalais Ndagga Rhythm Force, et Meth Math, sensation locale de neoperrero. Pendant ce temps, les couloirs et les chambres étaient des refuges méditatifs, habités par des installations et des projections explorant les thèmes de régimes algorithmiques et de techno-écologies.
Au PRO Digi Lab, le parcours éducatif de quatre jours qui a accueilli le Laboratoire de Future Festivals, l’esprit de générosité et de rencontre, qui caractérise souvent MUTEK, était palpable. Des artistes de partout dans le monde et des créateur·rice·s locaux·ales se sont rencontré·e·s dans le cadre des discussions et des ateliers organisés au Centro de Cultura Digital (CCD). Le Wilding AI Lab de Maurice Jones, un projet né à Montréal, proposait des ateliers de rédactique (ou ingénierie de prompt), de jeux de rôles et de chorégraphie sonore en direct. Les artistes mexicano-américain·e·s Julieta Gil et Alfredo Salazar-Caro ont chacun·e exposé les fondements de leur activisme RA (Réalité Augmentée), tandis qu’un panel de DJ basé·e·s entre le Mexique et Berlin ont décortiqué ensemble leurs échecs afin d’apprendre de leurs erreurs. Le programme s’est conclu sur un moment fort : une rétrospective intime de la carrière de Daito Manabe, incluant des photos de famille et des anecdotes inédites sur ses projets les plus connus.
Dans l’ensemble, MUTEK MX 20 a marqué un tournant, un moment fort qui a su rallier les passionné·e·s d’art et de musique à travers toute la ville. Les célébrations avaient d’ailleurs commencé bien avant l’ouverture officielle, avec des collaborations spéciales se tenant dans plusieurs lieux culturels de la ville. En mars, Patti Smith et le Soundwalk Collective ont offert une performance mêlant poésie et art sonore au Teatro de la Ciudad Esperanza Iris. L’exposition MUTEK AVisions, présentée à la galerie immersive InSpace, rassemblait plus d’une dizaine d’œuvres, tandis que le Museo Universitario Arte Contemporáneo (MUAC) accueillait l’installation sonore HYbr:ID (2021–) d’Alva Noto dans le cadre d’une présentation spéciale. Dans les mots de Damian Romero, fondateur et directeur du festival : « MUTEK MX 20 est l’aboutissement de vingt ans d’expérimentations autour des formats, des lieux et des collaborations, et de la recherche perpétuelle d’artistes et de projets qui redéfinissent ce qu’il est possible d’exprimer avec les machines, la technologie et la créativité. »
Focus : Musique électronique, performance audiovisuelle, art numérique
Lieu : Mexico, Mexique
Lancement : 2003
Fréquence : Annuelle
Visiteurs : Entre 20 000 et 27 000
Équipe : 7 permanent·e·s, 45 temporaires, 45 bénévoles
Structure : Organisme à but lucratif
Financement : Privé (commandites) & public (national, municipal)
Formats : Concerts, expositions, performances, art public, conférence
Depuis sa création au Video Pool Media Arts Center en 1988 et au fil de ses 25 éditions, send + receive est devenu un incontournable en matière d’art sonore expérimental au Canada. En plus de sa programmation principale, le festival inclut à chaque année un amalgame de projections, d’installations et de rencontres d’artistes qui animent le centre-ville de Winnipeg. Le festival s’est donné pour mandat de « transmettre l’abondance et la singularité » des sons créés sur le territoire du Traité no 1, là où il est établi, et de « ramener un monde d’expérimentation à la maison ». La liste des artistes ayant performés à send + receive est impressionnante, et inclus des légendes de l’art sonore comme Tony Conrad, Annea Lockwood et Charlemagne Palestine. Le festival ne se limite pas à ces têtes d’affiche, il crée un dialogue entre ces pionnier·ère·s et des artistes émergent·e·s ou en milieu de carrière du Canada et d’ailleurs.
L’édition de 2024 a présenté une diversité de pratiques sonores assez phénoménale : la légendaire vocaliste et improvisatrice électronique japonaise Phew, la compositrice Lucy Liyou, basée à Los Angeles, et Rafael Toral, innovateur de la guitare portugais. Plusieurs artistes canadien·ne·s ont également pris part au festival, dont Cloud Circuit, un duo de poésie sonore montréalais et Daniel Majer, un musicien et artiste sonore de Vancouver. Le directeur artistique du festival, Cam Scott, a pris la peine d’introduire chacun des projets avec attention, en s’assurant de bien représenter l’approche unique et le contexte de chacun·e des artistes et ce, de façon politiquement engagée.
Ce qui est remarquable en pensant à la programmation aventureuse du festival, c’est que peu importe la distance stylistique entre les artistes, chaque soirée coulait de soi. Le spectacle d’ouverture, par exemple, débutait avec des loops de bande magnétique et de vidéos granuleuses par Mark Templeton, suivi des pièces intenses et émotionnelles de Niecy Blues, construites en utilisant sa voix et un looper. La soirée se concluait avec Dawuna, chantant un R&B en falsetto sur des grooves poussiéreux sortant d’un vieux lecteur de cassettes. Mis à part l’utilisation des loops et des samples, les trois artistes étaient complètement différents et pourtant, la séquence musicale était parfaitement cohérente.
Plusieurs centaines d’auditeur·rice·s de tous âges se sont rassemblé·e·s durant quatre jours pour écouter des guitares électriques qui ondulent et se répandent, des nappes de synthétiseurs cosmiques et des voix éthérées. La programmation a dissous les frontières entre les genres traditionnels, créant un espace où la musique expérimentale et l’art sonore peuvent être rencontrés et célébrés tels qu’ils sont, aussi éclectiques soient-ils.
Focus : Musique expérimentale, art sonore et vidéo, installation
Lieu : Territoire du Traité 1 / Winnipeg, Canada
Lancement : 1998
Fréquence : Annuelle, avec des événements spéciaux tout au long de l’année
Visiteurs : 1 000 à 2 000
Team : 1 personne à temps plein, 8 temporaires, plus de 10 bénévoles
Équipe : OBNL (organisme à but non lucratif)
Financement : Public (national, municipal)
Formats : Concerts, expositions, performances, art public, symposium
Damián Romero est le fondateur et directeur artistique de MUTEK Mexico, un festival international célébrant la musique d’avant-garde et les arts numériques à Mexico. Promouvant la créativité et la communauté depuis plus de vingt ans, il dirige également IMECA, une plateforme dédiée à l’innovation et à la collaboration entre art, musique et technologie.
Photo : Diego Figueroa
Tisser des liens entre les différents agents et agentes de la communauté culturelle est un aspect fondamental du projet Future Festivals. Ce sont les rencontres entre les équipes des grands festivals et des biennales et celles de projets plus expérimentaux qui font naître des échanges honnêtes sur l’état du secteur culturel. À ce jour, Future Festivals a donné la parole à plus d’une centaine de personnes issues d’horizons culturels variés, aux quatre coins du monde. Relier MUTEK Mexico et send + receive pour une journée de dialogue d’un bout à l’autre du continent, avait des allures de grande finale.
À Mexico, le Laboratoire Future Festivals a été diffusé depuis l’auditorium Nellie Campobello du Centro de Cultura Digital, un complexe culturel futuriste dédié à l’art et à la technologie au cœur de la mégapole. À 3 500 km au nord, à Winnipeg, le public de send + receive s’est rassemblé dans un espace ensoleillé, attenant au célèbre pont à câbles Esplanade Riel qui enjambe Red River. Réunis sur Zoom d’un bout à l’autre du continent, des organisateur·rice·s de festivals ont témoigné de la richesse de leurs pratiques culturelles, allant de l’art électronique féministe aux concerts de synthétiseurs modulaires.
Cette diffusion simultanée était plus qu’une démonstration de diversité culturelle en Amérique, elle a permis de souligner comment l’art, la culture et l’écologie sont interreliés. Les villes de Mexico et de Winnipeg se situent toutes deux dans des biorégions complètement transformées par l’activité humaine. C’est un fait bien connu que Mexico, la métropole la plus peuplée d’Amérique du Nord, a été construite sur les ruines de Tenochtitlan, l’ancienne capitale aztèque située au milieu du lac Texcoco. Aujourd’hui, la mégapole occupe une grande partie de la vallée de Mexico, ce qui a des conséquences dramatiques sur la sécurité de l’eau, la qualité de l’air et la viabilité à long terme (la ville s’enfonce d’environ un demi-mètre chaque année). Winnipeg, capitale provinciale du Manitoba, est située dans les prairies canadiennes, un écosystème autrefois riche aujourd’hui décimé par l’agriculture industrielle. Si les festivals sont des catalyseurs de transformation culturelle et sociale, la responsabilité leur incombe de montrer la voie vers un avenir durable, a rappelé Maurice Jones en ouverture. Selon lui, cette diffusion simultanée est un appel à l’action : « Alors que les systèmes terrestres commencent à céder sous la pression humaine, nous devons créer des réseaux de festivals qui soient non seulement culturellement enrichissants, mais aussi écologiquement et socialement résilients. »
Conversation d’ouverture : Alexander Scholz & Greg J. Smith (HOLO)
Performances : Interspecifics, Casey Koyczan
Panels : Pratiques artistiques et organisationnelles dans différentes biorégions avec Iván Abreu, Paco Barba (Festival Hipnosis), Brendon Ehinger (Prairie Wires) / Construire des réseaux de festivals résilients à travers les biorégions avec Ashley Au (Cluster Festival), Mónica Aguilar, Anabel Becerril, Nancy Mookiena (Festival HelloWorld), Peter Burton (Arts in the Margins), Maurice Jones (MUTEK), Cam Scott (send + receive)
Photo : Robert Szkolnicki
Depuis 18 mois, nous — Alexander Scholz et Greg J. Smith, éditeurs de HOLO et du Guide de terrain Future Festivals — avons été témoins de discussions franches, parfois délicates, sur l’état du secteur culturel. En tant que journalistes étroitement liés au projet Future Festivals, on a beaucoup appris sur l’intensification des crises qui frappent le secteur : baisse des financements, épuisement des équipes, pressions politiques. On a aussi entendu des réponses pleines de courage et de créativité face à ces défis. Et à chaque étape, on a pris des notes. Ce journal est né de ce processus : d’abord un simple énoncé de mission, il s’est transformé en un projet collaboratif de la longueur d’un petit livre. On y retrouve nos observations des laboratoires Future Festivals, des réflexions sur les origines des festivals, et surtout, la parole donnée librement aux participant·e·s.
Pour le dernier laboratoire, Maurice Jones, chef de projet de Future Festivals, nous a proposé de sortir de notre posture de simples observateurs pour ouvrir la journée par une réflexion. Quelle est, selon nous, la nature des problèmes qui perturbent le secteur culturel ? Comment avons-nous transformé ces séances de discussions fluides, parfois chaotiques, de type thérapie collective en une publication cohérente et participative ? Et qu’avons-nous retenu sur les questions de durabilité et de gestion responsable, alors que s’ouvre une journée de discussions sur la création culturelle au sein des biorégions ? Reliés par visioconférence —Alex depuis MUTEK Mexico, Greg depuis send + receive — nous avons replongé dans les archives du Guide de Terrain pour partager notre démarche, quelques moments marquants, et nos réflexions personnelles.
On s’est vite rendu compte que les problèmes auxquels font face les festivals ressemblent beaucoup à ceux des médias indépendants. « Dans les arts, la pandémie a fermé les salles de spectacles et poussé tout le monde vers le numérique. Dans la presse écrite, les coûts du papier, de la production et de la distribution ont explosé. Et en ligne, les plateformes ont réduit leurs équipes et resserré leur ligne éditoriale », résume Greg. Les bouleversements économiques post-COVID qui ont restreint l’espace culturel, ont aussi durement frappé le monde de l’édition. Ce qui est devenu évident dès 2021, c’est que les modèles économiques traditionnels ne tenaient plus la route. Festivals et galeries ont dû licencier, réduire leurs activités, et avaient de plus en plus de mal à soutenir les artistes, alors que les circuits habituels se fermaient. Côté édition, des publications prestigieuses comme Bookforum ont fermé, entraînant dans leur sillage de nombreux libraires et kiosques indépendants. Les dépenses discrétionnaires s’effondraient, l’inflation grimpait, personne n’était épargné. Le secteur de l’édition n’allait déjà pas très bien avant la pandémie, l’austérité économique qui a suivi a fini par faire tomber ses structures déjà fragilisées. Pour les journalistes et créateur·rice·s de contenu, le principe de “faire plus avec moins” est devenu une réalité familière — un refrain qu’on retrouve souvent dans le projet Future Festivals.
L’une des choses qui nous a marquées, et que Drew Hemment élabore dans son texte Trajectoires pour l’avenir des festivals, c’est le rôle crucial que tient les festivals à une époque où la majorité des contenus passent par des timelines algorithmiques », raconte Greg. « Aujourd’hui, tout le monde se bat pour être visible en ligne, mais ni les publications en art numérique ni les festivals n’ont les moyens de rivaliser dans l’économie de l’attention. » Les programmations culturelles et le journalisme de qualité se perdent dans ce flot constant de contenu, où la visibilité est dictée par Meta ou ByteDance. Cette frustration, on l’a souvent entendue dans la communauté de Future Festivals : des directeur·rice·s déplorent le coût élevé des équipes consacrées aux réseaux sociaux et aux communications et ce, juste pour avoir la possibilité qu’un courriel soit ouvert ou qu’un post apparaisse dans un fil d’actualité. Le fait que des programmations artistiques et éditoriales essentielles deviennent de plus en plus difficiles à trouver, c’est le symptôme d’un problème bien plus vaste.
Dans son livre Capitalisme de plateforme : l’hégémonie de l’économie numérique, sorti en 2016, Nick Srnicek définit les plateformes comme des « infrastructures numériques permettant à deux groupes ou plus d’interagir ». Même si ça peut sembler anodin, le contrôle qu’exercent des entreprises comme Meta sur nos interactions repose sur la recherche de profits et l’exploitation des données personnelles. « Les gens sont tellement habitués aux écosystèmes fermés de Netflix ou Spotify qu’ils ne connaissent rien d’autre, et ne peuvent même plus imaginer d’autres possibilités. C’est une menace bien réelle pour l’art et la culture qui sortent des sentiers battus, tout comme pour le journalisme qui les met en lumière, d’ailleurs », observe Greg. Drew Hemment a raison de souligner que l’un des atouts majeurs d’un festival, c’est la « découverte fortuite ». Ces moments précieux où l’on rencontre des nouvelles formes d’art de façon collective sont à l’antithèse de l’expérience offerte par les timelines algorithmiques, qui nous isolent tout en nous abreuvant de contenus homogènes. Les festivals et les éditeurs indépendants mènent un même combat contre les plateformes, contre une imagination écrasée par la monoculture, et contre une forme croissante d’aliénation sociale. Plus la survie de la culture est en péril, plus on se doit de la préserver pour qu’elle reste indépendante et vivante. En plus de lutter contre les géants du numérique et leurs modèles uniformisants, la culture doit également faire face à la crise climatique, qui remet en cause jusqu’à la possibilité de se réunir physiquement.
Parmi les sept grands défis identifiés lors de la conception de Future Festivals, la crise climatique est sans doute celui sur lequel le groupe a le moins avancé. Pourtant, ce n’est pas faute d’efforts. Dès le premier laboratoire Future Festivals à NEW NOW à Essen (DE) en juin 2023, les chercheur·euse·s suisses Wiktoria Furrer et René Inderbitzin ont parlé du concept d’éco-suffisance (faire mieux avec moins) et nous ont encouragés à résister à l’idée de croissance plutôt que de la perpétuer. C’est plus facile à dire qu’à faire : « Quand on pense à ce qu’on doit aux bailleurs de fonds, à l’économie d’attention et à la pression de nos pairs, on est conditionnés à produire toujours plus, souvent sans lien réel avec les besoins des communautés », observe Alex. Il existe une demande insatiable pour des spectacles plus grands, plus énergivores, et bien souvent, les discours écologiques restent creux, et le greenwashing prend le pas sur les actions concrètes. Ce n’est pas que les organisateur·rice·s de festivals ne savent pas qu’ils font partie du problème. Il y a à peine quelques semaines, au Sommet Future Festivals à Montréal, Mikellena Netto du Climate Reality Project nous rappelait le lourd impact environnemental de notre secteur. Un festival comme MUTEK, par exemple, peut consommer en un seul week-end autant d’électricité que 3 000 foyers nord-américains en un an. L’empreinte carbone derrière la présentation d’aujourd’hui illustre à elle seule le décalage entre nos principes vertueux et nos pratiques. « D’après le Carbon Footprint Calculator, mon vol entre Berlin et Mexico a généré 3 tonnes de CO₂, tout comme celui de Greg entre Toronto et Winnipeg », confie Alex. « Et une fois relâché, ce CO₂ reste dans l’atmosphère jusqu’à 1 000 ans — soit 40 générations. »
Alors que la culture continue d’embrasser des excès matériels sans retenue, les alertes lancées par les climatologues et chercheur·euse·s en environnement deviennent de plus en plus alarmantes. Nous venons de dépasser la limite des 1,5 °C fixée par l’Accord de Paris en 2015, et nous nous dirigeons vers 2 °C d’ici 2050 — voire 3 à 4 °C d’ici la fin du siècle, le pire scénario redouté par les expert·e·s. Les températures océaniques atteignent désormais des niveaux records, bien au-delà des prévisions des modèles climatiques, et la disparition de la banquise semble désormais inévitable. La biosphère, elle aussi, vacille : le rapport de Living Planet 2024, publié juste avant notre présentation, indique que 73 % de la faune sauvage a disparu depuis 1970, tandis que l’élevage industriel, pourtant reconnu comme l’un des grands responsables de la crise, continue de croître. Comme le souligne le journaliste George Monbiot dans une tribune pour The Guardian : « L’un des signes les plus révélateurs qu’un système complexe approche de son point de rupture, c’est l’augmentation de sa volatilité : il devient instable, il vacille. », écrit-il. « Et si les systèmes terrestres franchissent ces seuils critiques, alors, tout ce que nous avons été et tout ce que nous avons créé — savoirs, arts, récits, politiques, amours, colères, espoirs — ne seront réduits qu’à de la stratigraphie. »
Face au manque d’enthousiasme des gouvernements et des grandes entreprises à réagir à un monde en crise, peut-on espérer que l’art et la culture portent l’élan de transformation dont nous avons tant besoin ? Il ne manque pas d’exemples pour nourrir notre imagination, et surtout notre courage, rassure Alex en s’adressant aux organisateur·rice·s présent·e·s. Prenons l’exemple de l’artiste espagnole Joana Moll : dans son œuvre interventionniste 16/2017 (2021), elle est parvenue à réduire de moitié la consommation énergétique du Arts Santa Mònica Center à Barcelone, en imposant un budget carbone strict. Le titre de l’œuvre fait référence à un objectif climatique manqué : la réduction de 50 % des émissions de CO₂ d’ici 2030 dans la région. La performance a été rendue possible grâce à des négociations publiques avec toutes les parties prenantes. Autre initiative inspirante : en 2021, le collectif suisse Fragmentin a présenté la première édition de sa Binomenale, une exposition internationale à très faible empreinte carbone. Des artistes suisses et américain·e·s y ont présenté leurs performances à distance, en recréant les œuvres des un·e·s et des autres à partir d’instructions échangées en ligne. À Manchester, l’organisation artistique FutureEverything mise sur un autre levier : la gouvernance. Pour marquer ses 30 ans en 2025, elle prévoit d’accueillir la Nature au sein de son conseil d’administration. Avec l’appui d’expert·e·s, cette présence symbolique et politique visera à inscrire les préoccupations écologiques au cœur de toutes ses décisions.
Non, les festivals ne régleront pas à eux seuls la crise climatique. Mais ils peuvent créer des relations à travers le monde, donner du pouvoir aux gens, et faire germer de nouvelles idées. Ce sont des laboratoires d’expérimentation, d’innovation, mais aussi de régénération et de réparation. Comme l’écrivait avec justesse Maurice Jones dans un précédent chapitre du Guide de Terrain : « Les festivals offrent des zones autonomes temporaires pour structurer différemment les relations sociales. Au mieux, les festivals sont des utopies temporaires. » À ce titre, ils ont un rôle clé à jouer pour orienter la société vers des chemins plus durables.
Photo: Robert Szkolnicki
n direct ont offert un moment de répit, chacune à une extrémité du continent. Celles-ci ont illustré, à leur manière, comment les artistes peuvent réinterpréter l’environnement grâce aux technologies émergentes. Le collectif Interspecifics, à Mexico, a partagé un documentaire sur l’un de leurs projets en cours, Aire CDMX (2016-), dans lequel le groupe transforme les données de pollution de l’air en compositions sonores. Le résultat mêle des images captées dans les rues de la mégalopole avec des visualisations des niveaux de polluants (dioxyde de soufre, monoxyde de carbone, oxydes d’azote), le tout baignant dans une musique électronique expérimentale. « On voulait comprendre comment fonctionnent les systèmes de surveillance environnementale de la ville », a expliqué un·e membre du collectif. En accédant en temps réel aux capteurs publics de qualité de l’air à l’aide de scripts Python, les artistes traduisent le flux de données en sons via un ensemble de synthétiseurs virtuels. « Chaque polluant a sa propre identité sonore. Les données reçues par les capteurs, comme la vitesse et la direction du vent par exemple, modulent l’esthétique de la performance. » Cette approche prend tout son sens lorsqu’on considère la géographie de la ville. Construite dans la Vallée de Mexico, la mégapole est encerclée de montagnes et l’altitude accentue l’impact des émissions provenant des millions de véhicules et d’industries qui s’y trouvent, créant des conditions où les particules atmosphériques stagnent. « C’est littéralement l’une des villes les plus polluées au monde », rappelle-t-on.
À Winnipeg, l’artiste déné Casey Koyczan propose une autre manière de capter les écosystèmes des Prairies. Dans sa nouvelle performance immersive, il a créé un paysage sonore et visuel onirique mêlant modélisations CGI de la flore indigène à une trame musicale alliant synthétiseurs, sa propre voix et des effets de delay éthérés. « J’expérimente avec le Gaussian splatting et la perspective pour naviguer à travers des numérisations d’espaces naturels autour de Winnipeg », a-t-il expliqué après sa performance. « Combinée à une bande sonore qui marie instruments numériques et analogiques, l’œuvre vise à la fois la détente et l’évocation d’une certaine intrigue, un mysticisme. » Son travail, à la fois méditatif et sensoriel, invite à réfléchir à la place singulière de Winnipeg dans l’immensité des Prairies — une ville au confluent des rivières Rouge et Assiniboine, là où la prairie se transforme graduellement en forêt-parc à trembles. Cet écosystème riche, aujourd’hui largement remodelé par l’agriculture intensive et l’urbanisation, devient ici le décor d’un voyage contemplatif.
Les deux performances, chacune à leur manière, ont plongé le public dans un état de réceptivité profonde. Elles rappellent que l’art et la musique, au-delà des discours, ont le pouvoir de nous toucher, de nous éveiller et de nous rassembler autour d’émotions partagées.
« Il est intéressant de souligner que send + receive est retransmis aujourd’hui via un pont qui enjambe la rivière Rouge, elle-même reliée à un vaste réseau fluvial qui traverse les États-Unis jusqu’au Mexique », a déclaré Cam Scott, le directeur du festival, alors que le soleil baignait l’espace installé sur l’Esplanade Riel. En préparant le terrain pour cette dernière série d’échanges, il a rappelé que les divisions imposées par les frontières sont une illusion. « Ces réseaux fluviaux relient depuis des siècles les peuples autochtones de nos deux biorégions », a-t-il ajouté. « La conversation que nous entamons aujourd’hui s’inscrit dans cette tradition. »
L’engagement acharné à faire vivre leurs scènes locales était partagé parmi les participant·e·s. À Brandon, au Manitoba, Brendon Ehinger a fondé la série Prairie Wires pour offrir aux artistes sonores et aux musicien·ne·s électroniques expérimentaux un espace de performance. Brandon est la deuxième plus grande ville de la province, et lorsqu’il y a emménagé, il y a de cela quelques années, Ehinger s’est rendu compte que personne ne reconnaissait l’émergence de la scène de modulaire qui commençait à émerger. Il a donc lancé sa propre plateforme en 2019, décroché du financement public et organisé une douzaine de concerts, une série de rencontres autour du modulaire, et même une édition format festival, Prairie Wires Modular (PWM), pour soutenir les artistes locaux. À une tout autre échelle, le Festival Hipnosis de Mexico répond à une communauté musicale différente. Depuis sa création en 2017, il est devenu le plus grand festival du pays dédié à la musique psychédélique et au rock expérimental, attirant chaque année des milliers de participant·e·s. Un tel succès implique aussi une responsabilité environnementale que le directeur artistique, Paco Barba, prend très au sérieux : transport public gratuit pour tous les festivaliers et festivalières, réutilisation des décors et matériaux, et remplacement de 80 % des éclairages par des LED.
Il y a un grand contraste entre les vastes concerts en plein air d’Hipnosis — où des groupes cultes du post-punk et du shoegaze tels que Gang of Four et Slowdive jouent devant des foules immenses — et les événements plus intimistes et ponctuels organisés par Brendon Ehinger. Pourtant, à travers la diffusion simultanée de Future Festivals, une mission commune est apparue clairement : chacun, à sa manière, comble un vide dans la scène locale et offre une plateforme à des communautés musicales en dehors des circuits pop dominants.
La conversation s’est ensuite agrandie, avec l’arrivée des directeur·rice·s de Cluster, HelloWorld Festival et Arts in the Margins. Animée par Maurice Jones (MUTEK Montréal) et Cam Scott (send + receive), la conversation a permis aux organisateurs et organisatrices de partager ce qui les anime et d’envisager de futures collaborations. Ashley Au a présenté Cluster, une organisation artistique fondée à Winnipeg en 2009, qui propose des concerts et des installations dans le cadre d’un festival annuel et d’une programmation continue. Sous sa direction, Cluster a élargi sa portée, intégrant davantage de performances audiovisuelles et renforçant son soutien aux artistes locaux grâce à des ateliers, des consultations et un programme de résidences. Le festival s’est aussi engagé sur les questions écologiques liées aux Prairies : en 2024, il a notamment présenté The Environment Machine Shop de Michael Lucenkiw, une installation invitant le public à interagir avec des échantillons d’eau prélevés dans les cours d’eau environnants.
Peter Burton, cofondateur d’Arts in the Margins, a présenté le tout nouveau Flux Festival. S’appuyant sur son expérience au sein du renommé festival d’avant-garde Suoni per il Popolo, il cherche à rendre la musique expérimentale plus accessible, tout en tissant des liens tangibles avec les vastes communautés diasporiques qui enrichissent la diversité culturelle de Montréal. Burton a évoqué des partenariats avec le Centre des travailleurs et travailleuses immigrants (IWC-CTI) et le Laboratoire de Culture Urbaine, qui permettent d’élargir à la fois le public et la portée de la programmation. Burton a également parlé d’ateliers destinés aux jeunes, en particulier aux jeunes filles et aux nouveaux et nouvelles arrivant·e·s, conçus pour impliquer activement des publics souvent mis de côté par les programmateur·rice·s traditionnel·le·s.
Mónica Aguilar, Anabel Becerril et Nancy Mookiena du Festival HelloWorld à Mexico ont partagé le même enthousiasme pour rendre la culture plus accessible. Leur festival, d’abord centré sur des expositions explorant les tropes de genre comme la Manic Pixie Dream Girl ou la Riot Grrrl, s’est transformé en un véritable incubateur pour artistes et commissaires féministes. « Chaque commissaire qu’on choisit représente un choix important », ont-elles souligné. « Ce n’est pas seulement une façon de soutenir leur parcours, mais aussi toute la communauté artistique qui gravite autour d’eux. »
La discussion s’est finalement recentrée sur un sujet récurrent : le financement, et les disparités entre le soutien public accordé aux arts au Canada et au Mexique. Au Canada, le Conseil des arts du Canada et les différents organismes provinciaux et municipaux assurent un accès relativement large aux subventions. Au Mexique, en revanche, les travailleur·euse·s culturels doivent composer avec très peu de soutien public, ce qui les oblige à user d’ingéniosité et à adopter une attitude entrepreneuriale pour survivre. Face à ce déséquilibre, les échanges se sont naturellement tournés vers la solidarité : « Comment peut-on mettre en commun les ressources et soutenir les artistes à travers les frontières ? », ont lancé les organisateur·rice·s, déjà en train d’explorer, avec enthousiasme, les brèches possibles dans des systèmes souvent conçus pour fonctionner en vase clos.
Ce moment spontané de générosité et de solidarité entre pays a parfaitement capté l’esprit de Future Festivals, tout en illustrant le type de collaboration dont notre monde a réellement besoin. La solidarité internationale est indispensable et ce, encore plus à notre ère où les courants nationalistes et isolationnistes gagnent du terrain autour du monde, et où le financement de la culture est de plus en plus menacé. Ensemble, nous avons le pouvoir de dépasser les frontières, de créer des ponts entre nos communautés, de partager nos ressources et d’imaginer des pratiques plus durables pour initier un véritable changement. La vraie question n’est plus seulement : « Comment pourrons-nous faire fonctionner les festivals de demain ? », mais bien : « Comment devraient-ils fonctionner à l’avenir ? » Pour répondre à cette question, il faudra essayer des nouvelles choses, tenter de se réinventer entièrement. Comme l’a si bien dit Maurice Jones dans l’introduction de la diffusion: « Future Festivals n’est pas qu’une simple conférence : c’est une aventure collective, un laboratoire d’idées où s’imaginent les festivals de demain — aussi pluriels et vivants que les écosystèmes et cultures dont ils émergent. »
Cam Scott est poète, critique et non-musicien originaire de Winnipeg, au Canada, sur le territoire du Traité 1. Il est l’auteur des livres WRESTLERS (2017), ROMANS/SNOWMARE (2019) et THE VANISHING SIGNS (2022). Il est directeur artistique de send + receive, un festival d’art sonore et de musique expérimentale, et chante dans le groupe punk Age of Self.
Nous n’abordons pas la programmation de manière trop académique, même lorsqu’il s’agit d’œuvres très techniques. On part du principe que le public nous fait confiance pour vivre une expérience. C’est sûrement un peu idéaliste, mais tout ce qu’on met en place pour améliorer l’accessibilité comme les tarifs abordables, la diversité des lieux, et l’attention portée à différentes communautés, vise justement à rendre cet idéal plus concret.
Photo : Robert Szkolnicki
J’y pense beaucoup quand je programme un festival comme send + receive, qui dispose d’un peu plus de ressources et de soutien public. L’atmosphère est, je l’espère, plus conviviale et collaboratif comparativement aux festivals de type « showcase » où les artistes débarquent, performent et repartent le lendemain. Toute l’équipe et les artistes s’impliquent pour créer quelque chose ensemble, une expérience qui n’a de sens que ce soir-là, à Winnipeg ; pas seulement un enchaînement de sons mais un réseau de relations, une trame collective qui demande du temps et de la présence pour se construire. L’idéal, c’est de pouvoir faire tout ça mais en dehors des contraintes du marché.
Photo : Robert Szkolnicki
Bien sûr, il y a un rythme saisonnier, et la surstimulation n’est jamais un souci. Produire des concerts reste coûteux, surtout par rapport à la taille limitée du public qu’un artiste pointu peut rassembler dans une ville moyenne. Aussi, on n’est une destination touristique, alors il faut sans cesse renouveler notre public local. Mais ça a aussi ses bons côtés : les gens qui viennent à notre festival sont profondément investis depuis longtemps, ils connaissent bien et sont ouverts à écouter des trucs franchement ésotériques parce qu’ils s’y sont collés de façon assidue depuis longtemps. Il y a une sorte de ténacité discrète propre à l’esprit des Prairies qui mériterait d’être étudiée, et j’aime penser que c’est à ce tempérament qu’on s’adresse avec notre programmation, et c’est en même temps lui qui nous guide.
Entre 2023 et 2024, l’enquête Future Festivals a sondé 125 artistes, commissaires et organisateur·rice·s de festivals issu·e·s de plus d’une dizaine de pays sur l’état des infrastructures culturelles dans leurs communautés. Voici quelques raisons pour lesquelles les artistes apprécient les festivals.
« Les festivals sont la pierre angulaire de ma pratique artistique. L’art numérique et la performance audiovisuelle n’existeraient pas sous leur forme actuelle sans un écosystème festivalier dynamique qui, depuis des décennies, offre une plateforme et nourrit de nouvelles formes d’expression créative. Ils constituent également le tissu conjonctif entre une communauté d’artistes internationale et le public. C’est dans ces espaces inclusifs, libres de la capture algorithmique, que l’épanouissement personnel peut s’épanouir et que de nouvelles amitiés et collaborations se forgent. Pour moi, les festivals produisent régulièrement certaines des expériences les plus enrichissantes—ils font avancer ma recherche artistique et, le temps le permettant, devraient être appréciés dans leur intégralité. »
Markus Heckmann est un artiste visuel basé à Berlin qui combine l’esthétique des graphiques informatiques génératifs avec les propriétés physiques de la lumière. Il a travaillé avec des musiciens renommés tels qu’Alva Noto, KMRU et Matt Thibideau et, avec France Jobin, présente un projet de performance audiovisuelle en tournée. Heckmann est également directeur technique chez Derivative, le studio logiciel derrière le puissant environnement de programmation visuelle TouchDesigner.
« Les festivals, c’est souvent la seule occasion que nous avons de croiser nos pairs dispersés aux quatre coins du monde. Les discussions qui en découlent nous inspirent et font ressortir certaines difficultés auxquelles nous faisons tous face. Le soutien que nous nous apportons, lors de ces rencontres, nous donne la force de continuer à créer. »
France Jobin est une artiste sonore et compositrice de musique de film basée à Montréal. Elle crée des « sculptures sonores » minimalistes mêlant analogue et digital. Influencé par la physique quantique, son travail intègre les espaces architecturaux et est exposé à l’international, dans des lieux non-conventionnels et lors de festivals de nouvelles technologies.
« Pour moi, l’une des qualités les plus importantes des festivals, c’est leur capacité à cultiver des niches et à offrir des espaces d’expérimentation en marge de la culture populaire. C’est pour ça que ça m’inquiète quand ils essaient d’attirer des publics toujours plus larges dans une logique de croissance, ça finit par uniformiser la culture et freiner l’innovation. »
Cooper Lee Smith est compositeur et technicien dans le milieu du cinéma basé à Winnipeg, au Manitoba. Ancien artiste de cirque, il a participé et joué dans divers festivals internationaux des arts du spectacle.
« Les festivals sont uniques parce qu’ils mettent la performance et la communauté au cœur de l’expérience. Ils rendent l’art accessible et démocratique. Seule une poignée de privilégiés peut se permettre d’acheter une œuvre d’art, ou de financer un musée, mais la plupart des gens peut se permettre un billet de festival à 30 $. En plus, l’achat du billet permet de soutenir les artistes et tout l’écosystème culturel local qui les entourent. »
Erin Gee est une artiste multidisciplinaire inspirée par l’ASMR, les technologies de biofeedback, la musique électronique, le féminisme et l’effet placebo, utilisant souvent des technologies expérimentales dans sa création musicale. En tant qu’universitaire, elle fait partie de la faculté de musique de l’Université de Montréal.
Après deux ans de discussions, d’ateliers et d’enquêtes, culminant avec la tenue d’un Sommet, le projet Future Festivals s’achève sur un mélange de sagesse durement acquise et d’optimisme prudent. Tout au long du processus, nous avons exploré le passé et l’avenir afin d’identifier les zones sensibles et de montrer comment les festivals peuvent fonctionner comme des utopies temporaires. Avec honnêteté, nous avons examiné les principales problématiques : coupures budgétaires, épuisement professionnel et pression croissante exercée sur les travailleur·euse·s du milieu culturel pour en faire toujours plus avec moins. Entre bilan et spéculation, un écart restait à combler : comment passer de la réflexion à l’action ? Comment transformer deux années d’analyse et d’imagination en changements concrets ? Dans un geste final cohérent avec l’esprit du projet, qui explore le potentiel des festivals comme laboratoires sociaux, MUTEK a commandé trois propositions à des organisations elles-mêmes engagées dans des approches alternatives de création de festivals. Il ne s’agit pas de grands manifestes, mais plutôt d’expériences ciblées, d’interventions pratiques qui s’attaquent aux problèmes systémiques et aux pratiques dépassées, et qui démontrent de nouvelles façons de faciliter l’accès et l’expérimentation dans la production culturelle.
Trois organisations culturelles innovantes ont proposé des projets qui incarnent l’esprit de Future Festivals en action. UKAI Projects, DEBASER et FEMINAE NOX se sont chacune attaqué à un éventail de problèmes (formats expérimentaux, tarification à échelle de prix, réseaux de mentorat féministe) et ont contribué à reconstruire les systèmes et les structures qui sous-tendent l’organisation des festivals.
L’expérience communautaire de Debaser réinvente la manière dont les festivals peuvent être financés, accédés et compris.
Debaser est un OBNL basé à Ottawa qui « soutient les artistes marginalisé·e·s et sous-représenté·e·s depuis 2012 » en les aidant et en leur offrant une visibilité. Le collectif est l’un des principaux promoteurs indépendants et underground de musique et d’art de la ville. Il est reconnu notamment pour sa programmation éclectique et son approche basée sur le bien-être et le développement de la communauté. Au-delà de la création d’événements, Debaser met sur pied des compilations et des projets multidisciplinaires, et travaille sur sa série d’événements trimestriels, Pique, qui propose des installations immersives et une programmation multimédia dans les lieux culturels d’Ottawa. Son travail vise à créer des espaces plus sûrs pour les artistes sous-représenté·e·s tout en encourageant une expression artistique expérimentale révolutionnaire.
Les festivals indépendants sont pris entre deux contraintes : rester accessibles tout en assurant leur viabilité à long-terme. Alors que les coûts de production augmentent et que les subventions sont de plus en plus rares, plusieurs festivals se tournent vers des prix de billets plus élevés ou du parrainage d’entreprises. En même temps, le financement public au Canada a cessé de soutenir les arts pour ce qu’ils apportent à la culture, les considérant plutôt comme des sources de développement économique. En conséquence, les festivals sont traités comme des start-ups, censés se développer, croître et survivre dans des marchés concurrentiels. Ce modèle de croissance à-tout-prix est en contradiction avec les valeurs de nombreux festivals.
Nous rêvons d’un investissement significatif provenant de la communauté, c’est-à-dire de financer nos festivals entièrement grâce à la vente de billets, aux dons et aux autres revenus générés par le public, mais ça soulève plusieurs questions. Comment pouvons-nous encourager l’accessibilité sans sacrifier notre viabilité ? Qu’est-il raisonnable de demander de nos communautés, alors que plusieurs sont confronté·e·s à la précarité financière ?
Le problème n’est pas qu’économique, il est structurel. Il y a un décalage entre les réalités économiques auxquelles font face les festivals et la richesse de ce qu’ils offrent. À travers une expérience impliquant la communauté, nous aimerions remédier à ce déséquilibre en explorant comment les festivals peuvent construire des infrastructures participatives et résilientes qui reflètent leurs valeurs et donnent du pouvoir aux communautés qu’ils servent.
« Soutiens-ce-que-tu-peux » est une expérience communautaire de Debaser qui réinvente la manière que les festivals peuvent être financés, accédés et compris. Au cœur de cette initiative se trouve une billetterie à échelle de prix (PWYC) raffinée qui privilégie l’accessibilité, la transparence et l’entraide, invitant le public non seulement à assister aux événements, mais aussi à investir dans les espaces culturels qu’il apprécie.
Le projet envisage les festivals non pas comme des événements isolés, mais comme une infrastructure culturelle essentielle, un espace où convergent la prise de risque artistique, les liens sociaux et le soin. C’est le contexte idéal pour favoriser l’émergence d’une imagination collective, pour résister aux pressions financières extractives et rester au service de la communauté. En remettant en question les modèles de financement culturel basés sur la rareté, « Soutiens-ce-que-tu-peux » propose une alternative fondée sur les valeurs communes et la conception participative. Dans ce modèle, le public détermine lui-même le prix de son billet dans un cadre transparent qui démontre comment les contributions soutiennent la rémunération des artistes, les infrastructures d’accessibilité et la durabilité du festival dans son ensemble. Cette approche redistribue la valeur par le biais de la solidarité : ceux et celles qui peuvent se permettre de payer plus aident à subventionner l’accès pour les autres. Plus qu’un modèle, c’est un mouvement qui rassemble les artistes, les organisateur·rice·s et le public afin de créer des écosystèmes culturels plus justes et plus résilients.
Notre projet repose sur deux idées parallèles : Soutenir la viabilité des festivals indépendants comme Pique sur le long terme tout en inspirant des changements vers une tarification solidaire, une responsabilité collective et des infrastructures culturelles gérées par la communauté.
Photo: Curtis Perry
Fort de l’expérience de Debaser, qui a produit 17 éditions de Pique en mode « Soutiens-ce-que-tu-peux », ce projet vise à développer un modèle financier plus durable pour les festivals indépendants, mieux adapté aux réalités diverses de leurs publics. Si la billetterie à échelle de prix a rendu Pique plus accessible, les données montrent que seul un faible pourcentage des participant·e·s contribue au-delà du minimum suggéré, laissant la majorité de l’accès subventionné dépendre de financements de plus en plus incertains. Ce déséquilibre a mis en évidence la nécessité d’une approche plus fine et participative, une approche qui invite non seulement le public à payer selon ses moyens, mais qui lui offre aussi le contexte, la confiance et les outils pour se considérer comme un véritable investisseur dans la culture.
Cette initiative, déployée en plusieurs étapes, adoptera une approche participative et centrée sur la recherche pour prototyper un modèle de revenus évolutif et équitable, reflétant les valeurs d’accès, d’inclusion et de responsabilité collective. Les activités s’appuieront sur les connaissances pratiques de Debaser et seront co-développées et testées avec des festivals partenaires, afin d’assurer que le modèle reste adaptable à différents contextes géographiques, disciplines artistiques et communautés de public. Au‑delà de son impact sur Pique, l’objectif est de créer une infrastructure réplicable capable de renforcer l’écosystème artistique indépendant de façon durable.
Nous proposons les étapes suivantes :
1. Recherche sur le public : En collaboration avec des festivals partenaires, Debaser mènera une recherche qualitative et quantitative approfondie pour comprendre la valeur que le public attribue aux événements culturels, la manière dont il décide ce qu’il est prêt à payer, et son rapport à des principes tels que la solidarité et l’équité culturelle. Ces données orienteront toutes les étapes suivantes de conception, de communication et d’implémentation, afin de garantir que le modèle reste ancré dans les réalités vécues par le public.
2. Refonte de la billetterie : Sur la base des résultats de la recherche, l’interface de billetterie « Pay What You Can » (PWYC) sera repensée pour privilégier la clarté, instaurer un climat de confiance et montrer l’impact de chaque contribution sur la communauté. Le design mettra en évidence comment les différentes échelles de prix soutiennent le festival, que ce soit pour rémunérer les artistes ou rendre la programmation accessible, afin d’accompagner le public vers des choix plus conscients et réfléchis.
3. Storytelling et communication : Une campagne expliquera les véritables coûts de production d’un festival, l’importance de la solidarité du public et l’impact concret de chaque niveau de contribution. À l’aide d’infographies, de témoignages d’artistes et de spectateur·rice·s, et d’un suivi transparent des objectifs, elle présentera l’achat de billets non pas comme une simple transaction, mais comme un acte de soin collectif et de cocréation.
4. Tests et itérations avec les partenaires : Les festivals partenaires collaboreront pour développer et tester le nouveau modèle dans leurs propres contextes, apportant une rétroaction précieuse pour affiner les outils, le langage et les pratiques. Cette étape veillera à ce que le modèle puisse s’adapter à différentes capacités, profils de publics et mandats artistiques, tout en enrichissant le dialogue et l’apprentissage entre pairs.
5. Boîte à outils et Partage de Connaissance : Le projet se conclura par la publication d’une boîte à outils open source et d’une étude de cas détaillée, incluant des modèles de communication adaptables, des prototypes UX et des stratégies d’évaluation. Ces ressources seront partagées via des forums publics, des réseaux de partenaires et des événements comme le Forum MUTEK, afin de soutenir une vaste adoption au sein du secteur culturel.
Ces efforts cherchent à bâtir un modèle résilient pour les festivals indépendants, aligné sur leurs valeurs communautaires, où l’équité devient une norme durable plutôt qu’une exception.
Contributrice : Rachel Weldon est fondatrice et directrice de Debaser, une organisation basée à Ottawa, ainsi que de son festival, Pique. Depuis 2013, elle a piloté le développement de Debaser, qui est passé d’un collectif DIY géré par des bénévoles à un producteur d’événements et à un festival de premier plan. En 2021, elle lance Pique et en fait rapidement un rendez-vous créatif incontournable à Ottawa, rassemblant plus de 5 000 personnes chaque année. Rachel est nommée « Keychange Innovator » en 2024 et occupe présentement le poste de productrice créative en résidence au National Arts Center.
Le cadre du festival d’UKAI Projects, en mode post-rareté, se réapproprie les « rituels du commerce » pour favoriser la générosité, la collaboration et la transformation.
UKAI Projects est un OBNL basé à Toronto, engagé depuis 2018 dans l’élaboration d’une « culture pour ce qui s’en vient ». Ce collectif interdisciplinaire agit à l’intersection de l’art, de la technologie et de la théorie culturelle, en concevant des installations, des ateliers et des projets collaboratifs qui examinent comment les communautés réagissent aux défis sociaux et environnementaux contemporains. Développant des programmes au Canada, en Corée du Sud, en Islande et au Royaume-Uni, UKAI rassemble artistes, technologues et professionnel·le·s de la culture pour expérimenter des approches alternatives aux pratiques institutionnelles et renforcer la communauté. Son travail couvre les médias immersifs, les programmations participatives et la recherche culturelle, visant à favoriser des réponses adaptatives face aux changements technologiques et écologiques.
Photo: Ana Isabel Duque
Le monde est confronté à une succession de crises : effondrement climatique, instabilité politique, précarité économique et fragmentation sociale systémique. Rien de tout ça n’est nouveau, mais ces conditions s’accélèrent et se croisent d’une manière qui exige des réponses adaptatives, plurielles et imaginatives. Face à toute cette incertitude, le secteur des arts et de la culture a le potentiel d’être une force génératrice : non seulement en reflétant notre époque, mais aussi en se pratiquant pour les futurs possibles.
Cette proposition aborde deux problèmes qui sont interreliés. Premièrement : Comment créer un chez-soi au milieu des ruines ? Alors que les infrastructures culturelles se vident de leur substance en raison des coupes budgétaires, de l’augmentation des coûts de production et de la perte d’espaces accessibles, artistes et communautés se retrouvent avec des miettes. Nous devons apprendre à bâtir avec ce qui reste. Deuxièmement : Comment repenser les échanges culturels et économiques en mettant l’accent sur la générosité, les relations et le soin ? Les modèles basés sur la précarité qui régissent les arts en ce moment sont insoutenables et aliénants. Nous avons besoin de nouveaux rituels de participation, de nouvelles économies de l’attention et de nouveaux espaces.
Les pratiques artistiques et les spectacles transactionnels se sont de plus en plus entremêlés, au point que le sens ne réside plus dans les œuvres elles-mêmes. Le public a du mal à distinguer l’art en tant que production de sens, de la publicité ou du marketing. Les communautés les plus vulnérables face à l’instabilité n’ont ni repères, ni occasions de répéter ou de s’exercer à survivre dans un monde en mutation. Autrefois, les activités culturelles comme les festivals servaient de rituels collectifs, suspendant temporairement les activités de la communauté axées sur la production pour réorienter et dévier son attention. De nombreuses pratiques rituelles offrent des contextes propices au développement de la générosité en période d’incertitude : le carnaval renverse l’ordre établi, le carême exige un sacrifice et la redistribution des excédants de richesse. Face aux nouvelles volatilités et aux problèmes sociétaux actuels, ces pratiques traditionnelles ne suffisent plus. Nous devons inventer des environnements où artistes et publics réimaginent ensemble les formes d’échange, d’appartenance et de résilience. « Goblin Market » propose un cadre pour envisager le festival comme un espace de worldbuilding, guidé par la curiosité et la découverte plutôt que par le confort ou l’évasion.
Photo: Nick Gallarza
Notre proposition, « Goblin Market », est une expérience mobile et adaptée aux sites qu’elle investit. Conçue comme une foire itinérante, elle voyage de ville en ville et interroge la valeur de l’art. Cette performance de longue durée se déroule en quatre phases et invite artistes et publics à façonner le déroulement de l’expérience à travers leurs interactions. La période de production et les œuvres achevées sont toutes deux mises en lumière. Le projet s’inspire de « Shipwreck », un format de présentation publique développé par UKAI Projects, qui explore la question : « Comment créer un chez-soi au milieu des ruines ? ». « Shipwreck » se déploie organiquement dans des lieux spécifiques comme des bâtiments désaffectés, des espaces en transition ou des sites liminaux entre nature et ville. Toutes les œuvres présentées doivent tenir dans un bagage enregistré. Les matériaux seront trouvés sur place, ce qui force l’improvisation, la contrainte et la créativité adaptative. Les deux premières itérations de « Shipwreck » ont montré un fort potentiel d’activation et d’engagement du public grâce à leur format de présentation de longue durée. « Goblin Market » reprend ce format éprouvé tout en y rajoutant une réflexion sur le commerce, l’échange, le troc et la négociation. Ces « rituels du commerce » sont réinventés pour rediriger l’attention du public et transformer les objets artistiques en microcosmes de la pratique artistique. Le projet crée un dialogue constant entre œuvre, artistes et publics, et positionne le festival comme un espace participatif et spéculatif, propice à l’imagination collective, à la collaboration et à la redécouverte de la valeur.
Phase 1 : UKAI installe une constellation d’œuvres conçues en dialogue avec les ruines. Il peut s’agir de sculptures, d’objets narratifs ou d’interventions atmosphériques qui suscitent la curiosité. Celles-ci sont offertes au site et à la communauté locale comme une sorte de question ouverte.
Phase 2 : Les artistes locaux réagissent aux œuvres sans explication verbale, en n’utilisant que ce qui se trouve sur place pour interpréter, construire ou pour jouer avec l’espace. Cette méthode invite à une écoute profonde, à la confiance, et en la conception d’un langage commun fait de gestes, de textures et de formes.
Phase 3 : Le site est ouvert au public. Les gens sont invités à explorer le lieu, à réagir, répondre et cohabiter avec cet assemblage en expansion. Les activités au cours de cette période cherchent à générer des dialogues inattendus, des œuvres nouvelles et des rituels sociaux qui permettent au public de s’ancrer dans cet espace provisoire et de se sentir impliqué dans le worldbuilding.
Phase 4 : « Goblin Market » se déploie comme une économie éphémère faite de récits, de générosité et de performances improvisées, qui commence au coucher du soleil et se termine à minuit, pendant trois jours. Les artistes jouent le rôle de marchands ambulants, offrant au public des aperçus de leur processus créatif, des rituels d’échange et des « marchandises » spéculatives. Il n’y a pas de transaction standard : les gens du public peuvent troquer une chanson, un dessin, une histoire ou même un bonbon contre un moment d’intimité avec un·e artiste. Ces micro-rencontres engendrent une économie relationnelle fondée sur la curiosité, le soin et la présence partagée.
« Goblin Market » est un espace d’exploration vivante, un projet sur l’adaptation, le soutien mutuel, et sur la manière dont artistes et communautés peuvent inventer des futurs ensembles, même lorsque les anciens systèmes s’effondrent. Ce n’est pas un spectacle, mais une pratique, celle de se présenter, de rester curieux·se, et d’apprendre à reconstruire avec les autres.
Photo: Nick Gallarza
Notre intervention se présente comme un micro-festival, ou un « festival-en-tant-que-worldbuilding ». Elle sera implémentée à l’aide de cinq stratégies interdépendantes qui soutiennent à la fois les besoins structurels et les valeurs artistiques qui sont au cœur du projet : générosité, collaboration et transformation.
1. Mentorat circulaire : Le projet s’ouvre sur la constitution d’un groupe d’artistes, certain·e·s voyageant avec UKAI Projects, d’autres provenant de la ville hôte, et situés à différents moments de leur parcours. Les artistes plus établi·e·s offrent un mentorat aux artistes émergent·e·s et en milieu de carrière, non pas à travers un enseignement classique, mais en partageant les mêmes espaces, en dialoguant et en collaborant. En retour, les artistes émergent·e·s apportent des perspectives nouvelles, des intuitions expérimentales et une connaissance fine du contexte local, enrichissant ainsi la pratique et la compréhension des artistes plus expérimenté·e·s. Cette relation réciproque forme un réseau de savoirs non hiérarchique et en constante évolution. Le mentorat circule dans plusieurs directions, cultivant une culture du soin, de l’échange et du développement par les pairs.
2. Worldbuilding collectif : L’identité esthétique et narrative de « Goblin Market » naît d’un processus collaboratif. Si les premières propositions d’UKAI Projects donnent le ton, le langage visuel, le rythme spatial et les récits sous-jacents se construisent en dialogue avec les artistes locaux·ales. Il ne s’agit pas d’imposer une programmation à un lieu, mais de créer un espace de fiction où l’on vit, qui se dévoile peu à peu au fil des interactions. Ce processus est itératif, spéculatif et profondément ancré dans l’improvisation. Les artistes négocient ensemble la manière dont l’espace se façonne, se transforme et s’ouvre à l’imaginaire du public.
3. Prototyper l’abondance : Aligné sur des valeurs de régénération et de post-rareté, chaque artiste voyageant avec UKAI Projects ne doit transporter qu’un seul bagage enregistré pour son matériel. Le reste doit être élaboré à partir de l’approvisionnement local, du partage de ressources et des rencontres avec la communauté. Cette contrainte se transforme en opportunité : les artistes doivent s’appuyer sur des nouvelles relations pour réaliser leurs installations, ce qui met l’accent sur le soutien mutuel plutôt que sur la production individuelle. Les artistes invité·e·s et la scène locale mettent en commun leurs outils, partagent leurs savoirs, et développent ensemble des interventions. L’abondance ne se mesure pas à la taille ou au volume de production, mais se prototype dans la confiance, la coopération et la résolution collective de problèmes.
4. Habiter des lieux inattendus : « Goblin Market » s’épanouit dans des espaces non conventionnels : vitrines commerciales vacantes, serres urbaines, bureaux après les heures de travail, lieux publics en transformation… Ces choix répondent à la hausse des coûts de location, à la fragilité des grands espaces culturels et à la tendance croissante des tiers-lieux hybrides dans les villes contemporaines. Le processus d’implantation est pensé en dialogue avec chaque site. Une première installation vient « occuper » l’espace. Puis, les artistes et les communautés locales y ajoutent leur propre couche d’interprétation et de création. Enfin, les trois soirées de « Goblin Market » font vibrer le lieu avec des performances participatives. Ici, le lieu n’est pas un simple contenant neutre, c’est un collaborateur. Choisi pour sa texture, son histoire et ses frictions, il influence activement la forme et le déroulement de l’expérience.
5. L’engagement du public comme rencontre : La dernière phase ouvre le monde de « Goblin Market » au public. Plutôt qu’une visite d’exposition traditionnelle, elle propose une expérience de rencontre : immersive, interactive et intime. L’art y est vécu comme un rituel, une invitation ou une négociation, jamais comme une consommation passive. Chaque visiteur·euse est invité·e à offrir quelque chose de soi : une histoire, un souvenir, un geste. Ces contributions sont recueillies dans une archive vivante, qui se déploie au fil des soirées et compose une narration collective sur la manière dont nous survivons, bâtissons et imaginons ensemble.
Contributrice : Luisa Ji est une stratège créative et technologue culturelle, œuvrant à l’intersection de l’imaginaire public, de la transformation numérique et des systèmes de soin. Forte de plus d’une décennie d’expérience internationale, elle conçoit et dirige des programmes participatifs qui mobilisent le récit, le worldbuilding et les technologies adaptatives culturellement-spécifiques pour aider les institutions à traverser les turbulences culturelles et écologiques. Elle est actuellement directrice de studio chez UKAI Projects, où elle supervise la direction artistique et la programmation.
FEMINAE NOX forme la prochaine génération de leaders de l’industrie musicale, en redistribuant le pouvoir culturel aux femmes racisées et aux personnes de genres divers.
Depuis 2023, FEMINAE NOX est une entreprise sociale et une plateforme mondiale qui priorise l’équité pour les femmes Noires, Brunes, Autochtones et autres femmes racisées, ainsi que les personnes de genres divers au sein des scènes de musique live, de la vie nocturne et de la culture. Co-fondée par Mira Silvers et Seny Kassaye de FORT Agency, l’organisation répond au manque flagrant de représentativité des femmes racisées dans l’industrie, en particulier dans la musique live. FEMINAE NOX fonctionne à la fois comme plateforme et collectif de programmation : elle organise des événements, des ateliers éducatifs, des programmes de mentorat et collabore avec de grands festivals pour multiplier les opportunités et favoriser la création d’espaces équitables, sur scène comme en coulisses.
En 2025, Goldman Sachs prévoit que les revenus mondiaux de la musique live passeront de 34,6 milliards de dollars américains en 2024 à 38,2 milliards de dollars américains, avec une croissance annuelle de 10 %, et une hausse soutenue de 7,2 % par an jusqu’en 2030, atteignant environ 79,7 milliards de dollars américains. Alors que le public recherche la connexion à tout prix et que la part du budget consacrée aux expériences live ne cessent de croître, l’économie des festivals et des tournées se trouve à un moment charnière. Cette explosion repose sur une demande insatiable des consommateur·rice·s (en particulier chez les milléniaux et les Gen Z) qui privilégient l’expérience live au streaming.
La musique live est un écosystème aux multiples facettes. Au-delà des artistes sur scène, son ossature repose sur les agent·e·s, promoteur·rice·s, directeur·rice·s de tournée, ingénieur·e·s du son, technicien·ne·s lumière, directeur·rices artistiques, stylistes, chorégraphes, responsables des relations avec les artistes, expert·e·s technologiques, chef·fe·s de sécurité, stratèges de marque, équipes de marketing, commandites, services juridiques et bien d’autres encore. Ces métiers sont les véritables moteurs des concerts à guichets fermés, des tournées internationales et des festivals. Pourtant, la majorité de celles et ceux qui occupent ces postes, et bénéficient de cette machine lucrative, est blanche et principalement formée d’hommes.
Les données de l’USC Annenberg mettent en lumière un écart frappant : les femmes noires n’occupent que 1,7 % des postes de direction dans la musique live. Sur scène, la diversité semble un peu plus présente : 21 % des artistes signé·e·s sur des grands labels et moins de 10 % des têtes d’affiche de festivals sont des femmes.
Malgré le pouvoir culturel exercé par les femmes Noires, Brunes, Autochtones et autres femmes racisées, ainsi que par les personnes de genres divers dans la création musicale à l’échelle mondiale, les inégalités structurelles au sein de l’industrie de la musique live sont profondément ancrées pour maintenir les barrières systémiques. Selon l’USC Annenberg, les femmes noires ne représentent que 1,7 % des postes de direction dans la musique live, un chiffre qui révèle crûment qui détient les profits et le véritable pouvoir décisionnel dans les coulisses.
La représentation sur scène est un peu mieux, mais reste inéquitable : Moins de 10 % des têtes d’affiche de festivals proviennent de milieux marginalisés ou diversifiés. Pour ce qui est des artistes autochtones, iels représentent moins de 1 % de la musique diffusée dans le grand public. Même lorsqu’elles sont présentes, les femmes artistes subissent des disparités économiques systématiques, gagnant environ 30 % de moins que les hommes sur les plateformes de streaming.
Ces écarts ne sont pas anecdotiques, 70 % des professionnel·le·s de l’industrie musicale reconnaissent l’urgence de mettre en place des pratiques d’embauche plus inclusives, et 85 % des cadres supérieurs estiment que la diversité améliore directement la qualité de l’industrie musicale. Le public partage cette vision : près de 60 % des consommateur·rice·s de musique soutiennent activement une représentation plus diversifiée des artistes et du contenu qu’ils suivent.
Oui, des progrès ont été réalisés, mais c’est très lent. Et pour ce qui est de la parité et de l’équité, ça reste des objectifs encore plus lointains. Sans changements structurels délibérés, en particulier pour les femmes Noires, Brunes, Autochtones et autres femmes racisées ainsi que pour les personnes de genres divers, l’industrie risque de confondre représentation symbolique et véritable équité. Ces chiffres révèlent une exclusion structurelle, et non un manque d’intérêt. Les femmes racisées et les personnes de genres divers sont souvent cantonné·e·s à des postes d’entrée ou à des rôles symboliques, rarement présent·e·s dans les régies, les équipes techniques ou les bureaux de direction. C’est ce qu’on appelle un problème systémique : il ne s’agit pas d’un manque de talent mais d’un manque d’accès structurel.
« On ne peut pas embaucher ce qu’on n’a pas construit. » Ça illustre assez bien le cycle d’exclusion bien établi dans l’industrie de la musique live. Sans investissement actif, les parcours restent bloqués. FEMINAE NOX s’attaque de front à ce problème en proposant un véritable pipeline alliant audace, stratégie et couverture sur plusieurs niveaux couvrant l’ensemble du secteur: éducation et formation, mentorat, expérience en temps réel, laboratoires vivants, placement professionnel, leadership et plus encore, transformant ainsi l’industrie musicale en un écosystème innovant et équitable.
Ce n’est pas de la charité. C’est un plan de transformation de carrière, d’autonomisation financière et d’auto-détermination économique, visant l’équité sur le long terme, un projet qui repose sur le pouvoir culturel des femmes Noires, Brunes, Autochtones et des autres femmes racisées ainsi que des personnes de genres divers. L’objectif est de complètement transformer le milieu de la musique live. Plus qu’un showcase, notre festival sera un prototype vivant de changement structurel, avec notamment :
Conception basée sur l’économie circulaire : scènes alimentées à l’énergie solaire, points de restauration zéro déchet, approvisionnement auprès de fournisseurs locaux pour minimiser le gaspillage et maximiser l’investissement dans la communauté.
Accessibilité radicale : infrastructures de mobilité, zones adaptées aux besoins sensoriels, services de garde et soutien multilingue intégrés dès la conception, jamais ajoutés a posteriori.
Modèles de revenus partagés : l’ensemble de l’équipe de production, des mentors et des boursiers et boursières reçoit des honoraires et des opportunités de partage des revenus.
Gouvernance décentralisée : les décisions sont prises par des Conseils de Production incluant diplômé·e·s du pipeline, producteur·rice·s de festivals et leaders de la communauté. Le pouvoir se distribue, il n’est pas accordé.
Le Festival FEMINAE NOX sera conçu et exécuté entièrement par des professionnel·le·s Noires, Brunes, Autochtones et autres femmes racisées ainsi que des personnes de genres divers, pour démontrer que l’équité peut être rentable, inclusive et innovante lorsqu’elle est pensée de manière intentionnelle.
Le pipeline FEMINAE NOX propulse les participant·e·s de l’apprentissage au leadership. Les stagiaires reçoivent une formation complète dans leur domaine choisi, iels sont jumelé·e·s avec des mentors expérimenté·e·s, acquièrent une expérience pratique par le biais de stages lors du Festival FEMINAE NOX, et bénéficient d’un accompagnement continu pour le placement professionnel et le développement entrepreneurial.
1. Éducation et formation : À travers des ateliers, des cours et des programmes pratiques, les femmes Noires, Brunes, Autochtones et autres femmes racisées ainsi que les personnes de genres divers sont formé·e·s dans le domaine de leur choix du secteur de la musique live. Le cursus hybride couvre de la gestion d’artiste aux agences de booking / représentant·e de talent, de la promotion à la production, des métiers techniques de la scène à la gestion de tournée, en passant par la logistique, l’exploitation de lieux, le stylisme, la coiffure et le maquillage, la chorégraphie, la sécurité, la comptabilité de tournée, la formation, et plus encore. Le programme soutient les participant·e·s débutant·e·s, les professionnel·le·s en milieu de carrière, et les artistes établi·e·s souhaitant entrer, progresser ou pivoter dans leur carrière.
2. Mentorat : Les mentoré·e·s sont jumelé·e·s avec des professionnel·le·s de l’industrie qui ont de l’expérience dans le domaine de la musique live. Les mentors les guident en leur offrant retours critiques et conseils stratégiques pour accélérer leur développement, tout en les aidant à naviguer cette industrie souvent difficile d’accès.
3. Apprentissage pratique : Le Festival FEMINAE NOX constitue l’espace où la théorie se transforme en pratique. Les étudiant·e·s et mentoré·e·s y acquièrent une formation pratique dans un environnement réel, avec une mobilité ascendante claire. Ce dont on parle, concrètement, c’est d’appliquer sur le terrain les connaissances préalablement acquises, d’apprendre en travaillant avec mentorat, on parle de pratiques d’embauche équitables, d’une rémunération transparente et équitable pour les artistes, d’un environnement sécuritaire pour apprendre et expérimenter, ainsi que d’une visibilité non seulement pour les artistes sur scène, mais aussi pour les technicien·ne·s, les équipes, les producteur·rice·s et autres acteurs et actrices indispensables en coulisses. Le public fait également partie intégrante de l’expérience. Un festival sans public, sans fans, ce n’est pas un festival. Le Festival FEMINAE NOX offre au public, en particulier les communautés BIPOC et marginalisées, une expérience équitable avec une billetterie accessible, un marketing inclusif, des expériences centrées sur la communauté, des espaces sécurisés, des initiatives écoresponsables, et plus encore.
4. Placement professionnel et entrepreneuriat : À l’issue de leur apprentissage, les mentoré·e·s de FEMINAE NOX bénéficient d’un accompagnement pour accéder à des postes permanents dans leur domaine, avec placement dans des rôles rémunérés au sein de festivals, agences et autres entreprises musicales. L’organisation soutient les participant·e·s tout au long des processus de recrutement, d’entretien, d’intégration et de période probatoire. En tant que communauté, FEMINAE NOX s’investit dans la réussite professionnelle de ses mentoré·e·s au-delà du simple placement ou de cocher des cases : elle offre une communauté de soutien tout au long de leur évolution professionnelle, alors qu’ils et elles gravissent les échelons jusqu’aux postes de direction et de leadership. Qu’il s’agisse d’entrer sur le marché du travail ou de lancer une entreprise, FEMINAE NOX propose un accompagnement collectif incluant placement professionnel, financement initial et planification de carrière à long terme. Pour les professionnel·le·s déjà dans le milieu, FEMINAE NOX offre du mentorat pour atteindre des postes exécutifs comme directeur·rice, VP ou cadre supérieur. Ces démarches cherchent à garantir que le pipeline ne se limite pas à l’accès mais favorise une influence durable et un changement systémique.
Contributrice : Mira Silvers est co-fondatrice de FEMINAE NOX, dirigeante et agente musicale primée, ainsi que PDG de FORT Agency, une agence de talent boutique spécialisée dans les tournées internationales, les programmations de festivals et les partenariats de marque pour des artistes innovants. Voix reconnue et leader d’opinion, elle est intervenue lors d’événements tels que SXSW London, International Live Music Conference, Women in Music, A2IM Indie Week, et bien d’autres. En 2024, elle a reçu le Women in Music Excellence in Live Music Award, a été nommée au Alternative Power 100 de shesaid.so, et a remporté un prix Polaris Music avec un ancien client.
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